Besançon-les-bains

Par Madame Marie-Hélène Joly, infirmière, ex-directrice adjointe à la Villa Médicis

 

 

 La dénomination « Besançon-les-Bains » n’a jamais été officialisée. Portée par la syndicat d’initiatives, la proposition est débattue au conseil municipal du 14 février 1917 et soumise aux votes.  Le conseil municipal est partagé : 8 voix pour, 8 contre ! D’où un nouveau vote précédé d’une déclaration percutante de l’industriel Douge, conseiller municipal. Et cette proposition, après ce 2° vote est rejetée à une voix seulement de majorité….

 

Extrait du compte-rendu du conseil municipal du 14 février 1917

 

A la fin du 19° siècle se développe la pratique des cures thermales. Une ville comme Vichy est mise à la mode par  Napoléon III et l’impératrice Eugénie. La fréquentation mondaine de ces villes thermales provoque la construction d’un parc hôtelier de luxe et des équipements de loisirs : casino, parc hippodrome.

Or la Franche-Comté est une terre, de par son histoire hydrographique géologique, propre à la découverte de bancs de sel. Elle possède d’abondantes eaux salées et se trouve à la croisée de la célèbre route du sel allant de la Suisse à la Bourgogne et de la vallée de la Saône jusqu’à la vallée du Rhône.

Au cours des différentes ères que notre planète a connues, un réchauffement climatique provoqua l’évaporation d’une partie des mers laissant une épaisse couche de sel gemme, sel fossile qui sera extrait des mines.

Après avoir été exploitées dans l’Antiquité puis oubliées, ces eaux suscitent de nouveaux l’intérêt en Europe à la Belle Époque.

 

Qu’appelle-ton Belle Époque ?

Cette expression est née après la première guerre mondiale pour évoquer la période postérieure à la dépression économique qui sévit de 1870 à 1896 et antérieure à la première guerre mondiale.

Cette période est marquée par des progrès économiques, technologiques, politiques et sociaux. Les Français sont remplis d’espoir et d’insouciance. C’est l’époque des découvertes incessantes : l’électricité, les premières voitures, les premiers avions, etc. Ces progrès suscitent tous les rêves.

En 1866 les ingénieurs Boyer et Résal découvrent des plantes semblables à des algues en se promenant à Miserey un village situé à 6 km de Besançon

Ils analysent les plantes mais le résultat ne donne rien de convaincant. Deux ans plus tard ils découvrent enfin, dans un autre champ des eaux salines chlorurées, fortement sodiques, iodées et  bromurées, qui peuvent faire concurrence et surclasser d’autres stations réputées de Suisse et d’Allemagne et d’Autriche.

Leur composition est exceptionnelle ; 291 grammes de chlorure de sodium par litre d’eau : c’est proche du seuil de saturation ! Et 2,25 g de bromure de potassium !

Ces eaux salées sont riches en oligoéléments jugés bienfaisants pour l’organisme.

La guerre de 1870, les nécessités la reconstruction du pays et de l’apaisement des esprits font, pour un temps, oublier ces eaux. Mais en 1890 un nouveau personnage fait son apparition : Achille VIALLATE (1831-1917)

La cinquantaine, portant beau, légion d’honneur à son revers inspirant confiance. Il est  parisien (mais né à Nîmes) et il désire vouloir faire fortune. De plus il prétend avoir été directeur de station thermale.

 

Acte de naissance de François Achille Viallate 20 septembre 1831 à Nîmes

 

Extrait de la base de données Léonor (site légion d’Honneur)

 

Il entretient de bonnes relations avec la municipalité de Besançon. Et projette avec Boyer et Résal de s’entendre sur la réalisation d’une compagnie de cure thermale à Besançon. Les trois hommes décident de trouver un terrain où construire de nouveaux bâtiments pour  accueillir le futur établissement thermal de Besançon les bains. M. Viallate se fait le promoteur ardent et infatigable convaincu de ce projet d’utilisation de la source salée de Miserey.

La ville de Besançon offre  aux visiteurs et à ses habitants le calme provincial d’une agglomération de taille moyenne, et joint à la qualité exceptionnelle de son paysage, à la grandeur un peu austère de son patrimoine architectural, l’attrait d’une certaine douceur climatique avec des étés chauds et de superbes automnes. A tout cela s’ajoute une médicalisation au-dessus de la moyenne avec un praticien pour 744 habitants, de nombreux pharmaciens, et douze dentistes…

Le choix du terrain se porte près de la tour de la Pelotte. Mais ce terrain appartient à l’armée.

Choisir un terrain au centre ville ? C’est trop exigu. A Fontaine Ecu ? C’est trop excentré

Quant à Chamars, cela s’avère impossible car il est à proximité des abattoirs, d’une tannerie et d’une fabrique de dynamite !

Finalement c’est la Mouillère qui est choisie.

Achille Viallate en  parle avec enthousiasme le 24 août 1890:

« Au delà de la route, les vertes pelouses et les grands arbres de Micaud, les méandres du Doubs et les hauteurs de la citadelle romaine, avec ses rochers et ses coquettes villas, ses cressonnières; à droite les tâches verdoyantes des Chaprais parsemés de toits rouges et les massifs ombreux des glacis, véritables parc anglais ». Le site est enchanteur, il est vrai; beau morceau de campagne à deux pas de la ville de pierre, indiquent Jean-Pierre Gavignet et Lionel Estavoyer dans leur livre Besançon autrefois  (éd . Horvarth).

Avec un groupe d’hommes d’affaires bisontins, ils  imaginent la création d’un établissement thermal de grand luxe comprenant:

– un Casino

– un hôtel entouré de jardins

– le tout sur deux  hectares.

Achille Viallate se démène et l’emporte dans la négociation où chacun consent à des efforts devant l’ampleur des dépenses.

Il obtient donc des avantages intéressants.

La commune de Miserey accepte de fournir gratuitement les eaux mères pour pouvoir commencer les activités thermales.

Mais elle s’empresse de lui facturer dès la première année

Le 16 septembre 1890, la ville de Besançon accorde 150 000 Francs de subvention et la gratuité des eaux douces pour 10 ans.

En contrepartie il accepte :

– que la réalisation des bâtiments soit confiée à des architectes locaux.

– que six cabines soient réservées aux indigents.

– que l’établissement comprenne un cabinet médical

– que dix pour cent des bénéfices réalisés soient reversés au bureau de bienfaisance de la ville

Le 23 décembre 1890, mille cent trente actions sont vendues sur les mille huit cents proposées pour financer le projet.

Achille Vialatte s’accorde 20 % des bénéfices du casino et promet un gain annuel de 10% aux actionnaires  qui se trouvent être des gens simples aux revenus modestes, les bisontins fortunés ont boudé l’opération.

Le complexe doit devenir un nouveau lieu phare de la ville pour que le projet fonctionne. On mise alors sur la publicité.

La réalisation des travaux sera concédée à la maison Pateu.

Cette maison a été créée par François Jean-Marie Pateu (1835-1905), Il semble que ce soit le fils, Louis Simon, né le 8 février 1862  -1908 qui développe l’entreprise familiale honorablement connue à Besançon..

Nombreux sont ses  titres et décorations. Il est tout à la fois

  • Entrepreneur de travaux publics
  • Juge au tribunal de commerce de Besançon
  • Capitaine-adjudant du bataillon des sapeurs-pompiers de Besançon,
  • Président du conseil d’administration de l’établissement thermal la Mouillère
  • Président du syndicat d’initiative de Besançon et de Franche-Comté
  • Officier de l’instruction publique
  • Chevaler du mérite agricole
  • Conseiller municipal de la ville.

Dès 1899 et jusqu’à nos jours, l’entreprise est domiciliée au 9 de l’avenue Carnot, en face villa Médicis.

En 1926, l’entreprise devient Pateu-Robert du fait de l’entrée dans la maison de son cousin Robert.

 

 

 

 

Le casino

Le 3 août 1891 la première pierre du casino est posée. Il est le premier achevé, inauguré le 10 juillet 1892 en grande pompe.

 

Quotidien La Franche-Comté du 4 août 1891

 

Plan du Casino archives municipales

 

 

L’édifice comprend :

– Le cercle des petits jeux de style grec (genre Campana), billard, grand salon

– Un salon de lecture
– Un grand salon décoré par le peintre Allard et le sculpteur Ingalbert
– Un petit salon Louis XVI tendu de soieries
– Un salon japonais

– Une salle de « Baccarat »

 

 

– Une salle de bridge

Il n’est ouvert que lors de la grande saison du 1er mai au 1er octobre,  mais tous les jours à 10h du matin.

 

 

 

Le restaurant

 

 

La grande salle et son salon de lecture de style Renaissance sont  ornés de grands panneaux peints par les maîtres paysagistes francs-comtois Fanard, Isembart, Boudot, Baille, Trémolière.

 

 

 

 

Derrière le restaurant, se trouvent les cuisines équipés avec le confort le plus moderne.

Plusieurs chefs réputés se succèdent.

Au 1er étage, on trouve des salons particuliers.

Sur la droite du restaurant et communiquant avec lui se trouve la Salle de Théâtre.

En quelques instants on peut la transformer en salle des fêtes pour les bals et les kermesses.

 

La Salle des fêtes du casino

La Salle de Spectacle

 

Au sommet la déesse de la danse réalisée par le sculpteur bisontin Just Becquet

 

 

 

Richement décorée elle peut contenir 900 spectateurs.

La salle possède un vaste foyer.

Elle a trois niveaux de sièges et un superbe rideau de scène, chef d’œuvre de la maison DESSERVY.

La toiture permet d’escamoter à volonté une partie du plafond et de l’ouvrir sur le ciel étoilé les beaux soirs d’été. Malheureusement elle est hachée par l’orage qui a lieu le 1er juillet 1895 et sa réparation entraine de grands frais.

 

 

Les Thermes

Tout d’abord il faut amener les eaux depuis Miserey-Salines par des tuyaux, à l’origine, en bois. C’est un saumoduc. Mais lors de l’ouverture des thermes, ce saumoduc n’est pas terminé. Aussi l’eau salée est transportée dans de grands tombereaux en bois, sur des charrettes. Comme cette eau est saturée en sel, on la dilue dans 10 fois son volume d’eau douce.

 

 

Pour le transport de l’eau salée

 

 

 

 

Dans le grand hall se trouvent les guichets et les bureaux.

Le salon d’attente est confortable et luxueux.  De là on peut circuler dans toutes les galeries et l’on peut y trouver :

  • une pâtisserie avec pains et gâteaux travaillés avec le sel d’eau de mer de l’établissement,
  • une buvette d’eau minérale et une laiterie (cure de lait ou kéfir fourni par l’école de laiterie de Mamirolle).
  • un lieu de vente de revues, journaux, et brochures de toutes sortes,
  • des tables pour la correspondance.

Les curistes et leurs convives peuvent, s’ils le veulent, faire une cure d’eau minérale diluée à dose légère dans du bouillon de bœuf, veau ou poule suivant les indications. Dans le hall,  à l’arrière se trouve une salle de distribution du linge.

 

 

Pour toutes les classes, les cabines sont très bien aménagées et couvertes de céramiques.

 

 

 

De nombreux guides ont été édités sur les vertus des eaux des bains, cependant les problèmes d’adduction d’eau qui étaient présents dès le début de l’activité thermale sont un réel problème.

De 1892 à 1913  ce thermalisme est, peut-on dire,  traditionnel.

Les gens bien pensant de la ville considèrent alors les bains comme « mal famés », un lieu pour « s’encanailler sous prétexte de se soigner alors que l’on y venait pour s’amuser ».

Pendant la guerre 14-18 des blessés de guerre de Lorraine sont soignés à Besançon. Ce thermalisme peut être qualifié de  militaire.

 

 

Puis, jumelés avec le  sanatorium de Palente et les Salins de Bregille, les thermes accueillent des enfants et les soins deviennent  sociaux et médicaux.

Les bains sont moins rentables que le casino et la compagnie mise tout sur les tables de jeux car elle commence à être endettée.

 

Les thermes avant leur disparition. Photo Meusy Mémoire Vive Besançon

 

Les thermes sont rachetés par la commune en 1932 et la société des Bains Salins de la Mouillère qui les exploite est mise en liquidation judiciaire.

 

 

Ils sont définitivement fermés en 1969 puis démolis.

 

Le dernier né, l’Hôtel des Bains

Le terrain où doit être construit cet hôtel est occupé par le chalet Vermot qu’il faut acquérir puis détruire.

 

 

A la pose de la 1ère pierre du Grand hôtel, en août 1891, un problème survient : les matériaux sont jugés de mauvaise qualité par les ouvriers italiens et cela provoque leur colère.

Le 22 septembre 1891, 1500 manifestants se pressent devant la mairie pour que les italiens soient remplacés par des français. La presse rapporte les propos des manifestants :  « Trop d’étrangers, trop d’ennemis qu’on fait vivre au détriment de nos compatriotes!!! »

Quelques mois plus tard on remplace les ouvriers italiens par de la main d’œuvre locale.

Voici quelques phases de sa construction que l’on peut suivre grâce aux photos conservées aux archives municipales.

 

1er septembre 1892

 

3 octobre 1892

 

3 février 1893

 

5 avril 1893

 

6 juin 1893

 

31 juillet 1893

 

La construction s’achève en juillet 1893 et l’hôtel de 80 chambres ouvre à la fin de l’année 1893.

 

La salle à manger

 

Pour les messieurs, un  fumoir de style mauresque  est à leur disposition avec des  journaux et un billard.

Pour les dames, un salon de lecture dont la véranda s’avance sur les jardins, avec piano, musique, revues amusantes, bibliothèque, expositions permanentes d’œuvres comtoises et parisiennes.

« Les dames qui débarquent à l’hôtel amènent leurs 17 colis de bagages et leurs femmes de chambre. Dans l’après-midi, elles s’installent sous les ombrages parfumés du jardin anglais (Micaud). Ainsi, rassemblées autour des tables rustiques, sous l’honnête prétexte de travailler, on brode, on fait de la tapisserie, on babille, on jase, on y cause mode politique colifichets, magnétisme, musique, mariage et même un peu d’amour… Les matinées sont sérieuses car consacrées aux soins que nécessite leur état. »

Le grand hôtel affiche régulièrement complet et les curistes cherchent des chambres dans les petites annonces.

 

 

Des célébrités fréquent cet hôtel, comme la grande actrice Sarah Bernard alors en tournée théâtrale à Besançon.

On raconte que Willy, le mari de Colette, y descendait avec une grande cocotte, une demi mondaine pendant que Colette écrivait les livres que son mari allait signer par la suite.

En 1907, M. Chantelat achète l’hôtel à la Société du Grand Hôtel des Bains Salins qui l’avait fait construire et en était propriétaire. A son décès en 1934, l’hôtel est mis en location.

Durant la seconde guerre mondiale, l’hôtel devient le mess des officiers allemands. Lors du départ de Besançon,  des troupes d’occupation elles font sauter les ponts dont celui de la République et de ce fait, l’hôtel subit des dégâts.

En 1950, la ville rachète les murs mais ne l’exploite pas directement. Ce sont des gérants qui s’en chargent et qui se succèdent. Après la fermeture des thermes les difficultés se multiplient. En 1981, le Grand Hôtel des Bains devient un hôtel Ibis jusqu’en 2002. Hubert Rouy à la tête d’un groupe immobilier dijonnais rachète l’hôtel en 2004  pour le transformer en résidence pour retraités baptisée Villa Médicis.

Les jardins de l’hôtel et du casino sont fermés par des grilles et l’entrée est payante. Les clôtures seront supprimées dans les années 50.

 

Parc clôturé

 

Un théâtre de plein air démontable de  style nouille est créé en 1901. Le dimanche après-midi, des fêtes y sont organisées.

 

 

Aujourd’hui ce passé est bien lointain et les candélabres des jardins du Casino semblent vouloir nous rappeler cette époque. Ils ont été réalisés par la designer Babeth Prost.

 

Photo Mimi Speedy Besançon j’aime ma ville.

 

Sources : Conférences sur Besançon les Bains de Marie-Hélène Joly ;  « Besançon autrefois » de Jean-Pierre Gavignet et Lionel Estavoyer (éd. Horvath) ; archives municipales; Besançon j’aime ma ville.

Marie-Hélène Joly