Il s’agit là d’un exercice un peu risqué que celui qui consiste à sélectionner des lieux importants et symboliques de cette période sombre de notre Histoire : la seconde guerre mondiale. Et c’est encore plus risqué de la réduire à un quartier comme les Chaprais ! Certes notre conférence organisée le 6 mai 2025 au foyer Habitat Jeunes Les Oiseaux a eu pour thème.

 

Les Chaprais sous l’Occupation

 

Mais il s’agit là, avec cet article, d’une nouvelle approche.

Les premiers lieux concernés, aux Chaprais,  lors de la déclaration de la guerre concernent, bien sûr, les deux casernes existant aux Chaprais.

La caserne Lecourbe, 16 boulevard Diderot est souvent qualifiée de caserne des Chaprais.

 

Carte postale ancienne Mémoire Vive Besançon

 

Construite en 1901, elle a remplacé la caserne de manutention militaire alors située dans la Boucle, sous le nom de caserne  Lyautey, rue Saint-Pierre (aujourd’hui en partie rue de la République).

 

La caserne Lyautey autrefois, aujourd’hui centre Pierre Bayle

 

Elle est devenue aujourd’hui le centre Pierre Bayle du fait du rachat de ses locaux par la ville, en 1963. Durant la seconde guerre mondiale, jusqu’à la défaite de juin1940, cette caserne assume son rôle de magasin pour l’armée française. Puis elle est réquisitionnée par les Allemands et, à la libération, des prisonniers allemands y sont retenus : jusqu’en 1947 ?

La caserne Lecourbe des Chaprais du boulevard Diderot n’existe plus aujourd’hui, remplacée par un ensemble de  logements gérés par une société immobilière CDC Habitat.

 

Résidence Lecourbe, bvd Diderot gérée par la CDC Habitat, anciennement appelée SNI

 

Deuxième caserne aux Chaprais, située 26 avenue Fontaine-Argent : son périmètre s’étend alors jusqu’au boulevard Diderot, en face de la caserne Lecourbe, soit sur une superficie de 1,5 ha. C’est également une caserne gérée par l’intendance militaire puisqu’il s’agit d’un parc à fourrages, construit à partir de 1876. C’est d’ailleurs la construction de cette caserne qui va donner lieu à la création de l’avenue Fontaine-Argent nécessaire pour l’armée afin d’accéder à cette caserne.

 

Entrée 26 avenue Fontaine Argent, Photo Marcel Petitjean

Entrée actuelle avenue Fontaine-Argent

 

Ce parc comprend alors 3 grands magasins d’égale importance, 6 pavillons dispersés et un grand bâtiment disposant d’un quai de chargement.

Sous l’Occupation les Allemands y construisent une grande piscine aujourd’hui disparue.

Dans les années 50, de nombreux bâtiments sont démolis afin d’être remplacés par des habitations modernes comme celle que l’on voit flambant neuf sur la photo ci-dessous, au 2° plan. A gauche de la photo les toits en shed de l’ancienne usine automobiles Schneider transformée en atelier de menuiserie pour le lycée Saint-Joseph en1939.

 

Parc à fourrages en 1959 photo B. Faille Mémoire Vive Besançon. Voir la photo précédente pour l’entrée 26 Fontaine-Argent. Passée l’entrée et ses 2 corps de garde, le premier bâtiment sur cette photo existe toujours. Il a été transformé en logements gérés  par Habitat 25

 

Autre bâtiment concerné, aux Chaprais durant cette seconde guerre mondiale : le lycée SaintJoseph (voir son histoire sur ce site).

 

Le lycée Saint-Joseph vu d’avion : au premier plan, à droite, le nouvel immeuble d’habitation du parc à fourrages de la photo précédente. Carte postale couleurs années 50.

 

Rappelons que ce lycée conçu selon les plans de l’architecte René Tournier (1899-1977) à l’emplacement des locaux des automobiles Schneider, ne peut ouvrir comme prévu à la rentrée scolaire 1939 puisque la guerre est déclarée. Il est alors réquisitionné par l’armée française qui le transforme en hôpital militaire. Puis, après la défaite, il est occupé par l’armée allemande, toujours pour un hôpital militaire.  Sont également incarcérés (comme à l’hôpital Saint-Jacques) des prisonniers français malades ou blessés. Puis à la libération il devient un hôpital pour les forces alliées. C’est en ce lieu, devant les bâtiments qu’un hommage officiel, le 11 septembre 1944, est rendu aux victimes des combats de la Libération de Besançon (Résistants et civils). C’est de là que partent les convois funéraires en direction des cimetières des Chaprais, de Saint-Ferjeux et de Saint-Claude : une foule immense suit ces convois et jalonne ces parcours funèbres.

 

Hommage aux victimes lycée Saint-Joseph Photo Bourgeois MRD

 

Convoi funèbre avenue Fontaine-Argent Photo Bourgeois MRD

 

Les familles endeuillées suivent le convoi funèbre : les bisontins, massés sur les trottoirs rendent hommage aux victimes et à leurs familles. Photo Bourgeois MRD

 

Lieu également emblématique, le Casino. Il est transformé, à partir du 1er mai 1942, en foyer du soldat allemand.

 

Le Petit Comtois du 6 juillet 1942

 

Devant l’avancée des troupes du sixième corps U.S. en direction de Besançon, le foyer est abandonné. Les Allemands évacuent le stock impressionnant de vivres et d’alcools. Un commerçant voisin de la rue de la Mouillère, M. Mouterde est témoin de cette évacuation et trouve dans les locaux du Casino devenus vides, le livre d’or de ce foyer allemand.

 

3 années de belle vie

 

Des dessins, des poèmes, des chansons avec partition musicale, des témoignages démontrent combien, loins du front russe, les Allemands mènent une vie relativement paisible à Besançon.

 

Témoignage allemand signé

 

La salle des fêtes du Casino devenue cinéma est également réquisitionnée afin de projeter des films pour les soldats allemands et organiser des réunions. L’épouse du gérant, Madame Fallet, habitant rue Just Becquet aux Chaprais, organise un réseau de renseignements et de résistance bientôt baptisé le réseau Casino.

L’Histoire du réseau Casino a été écrite par M. Jean-Marie Bressand.

 

 

Au moins deux villas témoignent également d’événements totalement différents mais importants durant cette guerre.

Tout d’abord, rue Suard est installé, dans une petite maison, un consulat d’Italie. Il semble que cette installation date d’avant la seconde guerre mondiale car nous avons trouvé des adresses autres comme en 1902 au 41 Grande Rue ou plus tard, rue Pasteur. Il faut préciser que ce consulat est créé dès 1872 à Besançon, alors que l’on n’y compte que 166 italiens en 1876 et environ 200 en 1888.

C’est Anne-Laure Charles qui nous révèle cet événement historique dans sa thèse de doctorat Besançon à travers la Seconde Guerre Mondiale.

Quel est alors le contexte historique ?

Le 10 juin 1940, l’Italie déclare la guerre  à la France alors que les troupes allemandes poursuivent leur offensive bientôt victorieuse dans notre pays. Cette déclaration de guerre alors que la France a déjà un genou à terre et bientôt les deux… est mal vécue par une partie des français ( qu’il ne s’agit en aucun cas d’excuser…).

Aussitôt des incidents se produisent à Besançon dont la mise à sac du consulat d’Italie installé rue Suard dans une petite maison. Les bureaux sont au rez de chaussée et l’appartement du consul M. Stivanin est au premier étage.

Si cet événement fit grand bruit au niveau de la préfecture, par contre la presse locale n’en souffle mot.

Les violences ont commencé vers 20h30 devant le poste de police de la Madeleine : un homme qui est pris pour un italien est passé à tabac. Puis, rue de Pontarlier un café tenu par un ressortissant italien voit ses vitres brisées. Il en est de même du magasin de mode Nanncini, 61 rue des Granges, commerçant honorable installé à Besançon depuis des années.

 

Petit Comtois 26 août 1923

 

La ville doit d’ailleurs, en 1943, rembourser les dégâts puisque la police municipale n’a pu juguler ces débordements.

 

Quelques 160 000 francs de l’époque doivent être remboursées

 

Le rapport de police est daté du 11 juin 1940 rapporte l’historienne Anne-Laure Charles qui indique :

« A 21h25, une masse de 500 personnes environ en majeure partie composée de jeunes gens, la plupart excités, survenait du centre de la ville et se portait délibérément à l’avant du premier barrage, tout en chantant la Marseillaise et en poussant des cris hostiles à l’Italie. »

Elle poursuit : :

 « Après ces débordements du 10 juin, les portes de cette maison sont restées ouvertes sans que des scellés y soient posés. Requis par Sylvio Baroni, chargé d’affaires par le gouvernement italien, l’huissier près le Tribunal de première instance, Maussire, procède le 30 août au constat des dégâts. En résumé du procès verbal, les clôtures, dalles en pierre de taille, grilles, volets, portes et vitres sont été ravagés et sont dispersés dans la cour. En accédant aux bureaux, l’huissier constate « le plus grand désordre » : des documents ont été déchirés, souillés et jetés pêle-mêle, le matériel (encrier, meubles, classeurs, porte plume, machines à écrire, etc.) saccagés, les vitres brisées et le tuyau d’eau tordu et arraché. Les appartements privés au premier étage ont leurs fenêtres et vitrerie brisées, les meubles sont ouverts, et les lots, qui semblent avoir été récemment occupés, sont souillés. ».

Il est vrai que dès le 16 juin 1940, Besançon est occupée par l’armée allemande.

Les dégâts sont estimés au final à 58 748 francs dont la disparition d’une somme de 1 850 francs. La liste des biens volés ou détruits est dressée avec précision. Mais les dégâts semblent moins importants que ceux subis par des commerçants d’ascendance italienne.

 

L’indemnisation du consul italien

 

Après beaucoup d’échanges administratifs, la ville réglera la somme de 55 000 francs le 19 avril 1942

Le consul est relogé provisoirement au 13 rue Suard et le consulat d’Italie au 24 avenue Carnot avant sa suppression, semble-t-il, en 1947.

Dans les années 50, l’épouse du consul italien va venir réclamer, au commissariat de police de l’avenue Carnot, une lampe de chevet et diverses bricoles….

Seconde villa, rue du Château Rose, où là les événements sont beaucoup plus dramatiques puisqu’il s’agit de l’occupation de la villa Kreisler.

Ignace Kreisler né à Cracovie est arrivé à Besançon au début des années 1900. Il est casquettier mais va s’associer après son mariage avec Rose Ubersfeld, en 1908, avec le frère de son épouse, fourreur de son état .Ils vont s’associer dans la confection et la vente de fourrures. Léon Ubersfeld possède, depuis 1905,  un magasin de vente de fourrures, à l’enseigne La martre de France, 12 et 14 rue du Capitole( aujourd’hui  rue des Granges). Léon et Ignace vont par la suite, acheter un second magasin Les fourrures de Magnus,  107 Grande Rue.

Publicité  pour les fourruires Magnus sur le tram de Besançon

Puis, en 1924, ils séparent leurs affaires et Ignace devient le propriétaire du magasin de la Grande Rue tandis que Léon se replie dans son commerce de la rue du Capitole.

Ignace, en 1928 est naturalisé français. Et les 3 fils nés de son mariage avec Rose deviennent donc automatiquement français.

Arrêté et déporté parce que juif il décède à Auschwitz en 1943, là où les parents de Fred Lip subissent le même sort, la même année.

Dans sa villa de la rue du Château Rose, réquisitionnée par l’Occupant, est installé le service  intitulé  «  Commissariat Allemand aux affaires juives ». Ce service, comme l’indique cette note de la mairie de Besançon datée du 25 avril 1945  est chargé de piller le mobilier des habitations des bisontins réputés israélites. Il est stocké dans les entrepôts réquisitionnés du Port fluvial, propriété de la Chambre de Commerce et d’Industrie  du Doubs et au rez de chaussée de la caserne Saint Paul.

 

 

Après la guerre, les officiers qui commandaient ce service sont identifiés.

 

A noter que Madame Brandt employé à la mairie habite aux Chaprais, 33 avenue Carnot

 

Le préjudice apparaît considérable. Mais en l’absence d’archives complètes, on ne sait quelles suites ont été données à cette enquête.

 

 

C’est semble-t-il Alexandre Kreisler qui va occuper la villa familiale après la guerre. Né en 1910 en Pologne, brillant élève au lycée Victor Hugo, il est bachelier en 1928 et étudiant à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm. Il est agrégé de grammaire. Professeur au lycée Victor Hugo, il est exclu de la fonction publique le 18 décembre 1940 en application de la loi d’exclusion des juifs du 3 octobre 1940 et de son décret d’application du 26 octobre 1940. Après bien des péripéties, il retrouve son poste au lycée Victor Hugo après la guerre. Il devient alors  un dirigeant syndical enseignant au niveau national. Il décède en 1979 dans la²Creuse.

Son frère Jacques est cofondateur du festival de musique de Besançon.

Nous ne donnons pas les adresses exactes de ces 2 villas volontairement : nous avons informé leurs propriétaires de cette histoire singulière. Ils ne nous ont pas demandé de nous abstenir d’indiquer où elles se situent précisément; mais il nous a semblé plus correct de respecter aujourd’hui leur vie  privée. Car, bien sûr, faut-il le souligner, ils ne sont en rien responsables de ce passé, ayant acheté ces villas dans ces dernières décennies.

Dernier lieu symbolique du quartier des Chaprais  de cette période de la seconde guerre mondiale la place de la Liberté.

Sur cette place est installé un commissariat de police de quartier. Le secrétaire de police, René Mussillon (voir son portrait sur ce site) est le chef d’un groupe de Résistants policiers. Ces policiers vont participer par exemple, en quadrillant les lieux discrètement, à l’exécution du traître Pierre Martin, responsable, entre autres, du démantèlement du réseau de résistance des cheminots de Dijon. Pierre Martin qui a déjà échappé à plusieurs tentatives d’exécution, la Résistance le traquant, est armé et sur ses gardes. Il est abattu par deux jeunes Résistants de Thise, au Terrass Hôtel, situé alors au début de la rue de Belfort, alors qu’il prend son petit déjeuner.

D’après plusieurs témoignages, la place de la Liberté est,  le soir, le lieu de rendez-vous discret pour ceux qui veulent rejoindre le maquis. Ils sont alors conduits par des rues désertes du quartier, couvre feu oblige,  vers la Chapelle des Buis.

Et comme l’indique l’inscription sur la stèle de la Résistance érigée sur cette place, en hommage aux 24 Résistants tués lors des combats de la Libération de Besançon les 7 et 8 septembre 1944, c’est de cette place que les Résistants regroupés rejoignent les soldats américains pour les combats. 4  sur les 24 Résistants tués lors de ces combats sont des policiers..

 

La stèle de la place de la Liberté

 

Les noms des 24 Résistants tués lors des combats pour la libération de Besançon.

Au bas de cette stèle est précisée : SOUSCRIPTION ORGANISEE PAR LE FRONT NATIONAL POUR LA LIBERATION ET L’INDEPENDANCE DE LA FRANCE, mention rajoutée pour la précision historique car ce Front National pour la Libération et l’Indépendance de la France a été créée sous l’Occupation et dissout par la suite.

 

Hommage place de la Liberté fin des années 40

 

Cela est peu connu, mais c’est depuis les Chaprais qu’est organisé le 9 mai 1945, le défilé de la Victoire dont le lieu de rassemblement est le rond point des Bains donc, au débouché de pont de la République.

 

Organisation du défilé de la Victoire : depuis le rond point des Bains, par l’avenue Carnot, la rue de Belfort, l’avenue Foch et ce, afin de se rendre au monument aux morts devant la gare Viotte.

 

Bien sûr, il convient d’ajouter encore les deux monuments commémorant le sacrifice des cheminots durant cette guerre. Celui de la gare Viotte, mais aussi la stèle du dépôt SNCF rue Résal.

 

Stèle gare Viotte

 

Stèle rue Résal

 

Sans oublier  le monument au cimetière des Chaprais et le nom gravé des différents camps et des  102 personnes déportées qui sont mortes en déportation.

 

Il reste beaucoup à étudier et à dire sur cette période de l’Occupation vue des Chaprais. Nous avons, par exemple, inventorié les habitations et locaux réquisitionnés par l’armée allemande.

Nous avons identifié un nombre important de Résistants  résidant dans notre quartier comme René Mussillon, Gustave Filippi (https://www.histoire-des-chaprais.fr/wp-admin/post.php?post=950&action=edit), Oscar Kolly (https://www.histoire-des-chaprais.fr/portfolio-items/oscar-kolly/), Jacques Charrière (https://www.histoire-des-chaprais.fr/wp-admin/post.php?post=763&action=edit),, etc.

Il reste encore à évoquer de grandes figures comme l’avocat Louis Dubreuil, mort en déportation, Georges Félix assassiné au bois de chailluz, etc.

Et tous ceux qui ont été tués lors des combats pour la Libération de notre ville.

Mais avoir évoqué tous ces lieux, c’est dire combien cette guerre a marqué la mémoire des habitants des Chaprais. Mémoire que nous avons le devoir de transmettre. Car, comme l’a si bien dit le grand poète et auteur de théâtre Bertolt Brecht : Les peuples en ont eu raison, mais il ne faut pas chanter victoire, il est encore trop tôt, le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde…

Sources : thèse de doctorat d’Anne Laure Charles sur Besançon à travers la seconde guerre mondiale ; archives municipales ; archives départementales ; collections du musée de la Résistance et de la Déportation ; livre de Jean-Pierre Marandin « Résistances 1940-44 »  éd. Cêtre; livre d’Orianne Vatin « Besançon de l’occupation à la Libération » éd. Cêtre

J.C.G.