Emmanuelle  Cournarie a soutenu une thèse de doctorat en sociologie, en 2011, à l’université de Franche-Comté intitulée  Approche socio-anthropologique d’une reconversion industrielle : de l’horlogerie aux microtechniques à Besançon nous apprend un cahier des amis de la maison du peuple consacré à Kelton (voir ce cahier ci-dessous).

En effet, dans les années 60/70, l’industrie horlogère traditionnelle bisontine est confrontée à l’apparition de la montre à quartz.

C’est l’époque de la montre bon marché que l’on change en fonction de sa tenue et de la mode célébrée par des campagnes de publicité modernes et ingénieuses.

 

Exposition ancienne du musée de l’horlogerie de la Chaux de Fond

 

C’est l’époque au cours de laquelle, le leader de l’horlogerie traditionnelle, Fred Lip, essaie de freiner la vente des montres, devenues objet usuelles dans les bureaux de tabac.

 

La guerre commerciale entre Kelton et Lip. Maître Badinter est alors l’avocat de Lip.

Archives départementales du Doubs

 

Alain Prêtre, membre de notre collectif Histoire des Chaprais, est un des acteurs principaux de cette période puisqu’il était alors dessinateur chez KELTON.

 

Alain Prêtre en 1972. Archives personnelles A. Prêtre

 

Il a témoigné à plusieurs reprises, tout d’abord dans le blog Humeur des Chaprais en rédigeant plusieurs articles à propos de l’histoire de cette entreprise pas comme les autres (du moins dans le secteur de l’industrie horlogère).

Ensuite dans un cahier spécial publié par les Amis de la Maison du Peuple et de la Mémoire Ouvrière entièrement consacrée à l’histoire de Kelton vue à travers la mémoire de ses employés. « Des Kelton remontent le temps »

 

 

Enfin, plus récemment, pour un dossier journal l’Est Républicain consacré à la renaissance de Kelton en France aujourd’hui. Il possède également de nombreuses archives qu’il met volontiers à disposition de celles et ceux que cette histoire intéresse.

Voici donc son témoignage.

 

Alain Prêtre

 

Tout commence vraiment outre-Atlantique en 1946. Stéphane BOULLIER, à la tête d’une entreprise bisontine de fabrication de montres « VIXA », assure une mission économique aux États-Unis.

 

Montre Vixa

 

Il joue alors les ambassadeurs pour la capitale comtoise… Les décideurs de TIMEX ne résistent pas longtemps à la faconde du fougueux bonhomme. Ils sont conquis. L’idée fait son chemin et en 1955 les Américains débarquent à Besançon pour investir le marché français de l’horlogerie…Le nom KELTON est choisi ! Selon Mr BOULLIER, quand aux Etats Unis, les responsables TIMEX lui ont demandé dans quel hôtel il était descendu et qu’il a répondu ELTON, KELTON était née. Les américains ne voulaient pas mettre en péril la marque TIMEX réputée aux EU,  ils ont différencié la production Française en lui mettant un autre nom.

Un atelier se met en place, 14 rue des villas, aux Chaprais.

 

Le 14 rue des Villas aujourd’hui

Un ouvrier y assemble les montres KELTON  pour TIMEX avec des pièces détachées fabriquées en par l’usine de Timex à Dundee (Ecosse) et des ébauches venant du Haut Doubs. Le siège social TIMEX CORPORATION se trouve à Middlebury dans l’état du Connecticut (Etats Unis). La vocation essentielle de TIMEX est la production de montres à grande diffusion. La société possède de nombreuses filiales dans le monde et en particulier en Ecosse.

 

Timex Group Capture d’écran

 

A l’époque, Luigi Carretta, est à Besançon. Né à Londres en 1935, d’un père Italien et d’une mère Irlandais, le football le passionne depuis sa tendre enfance, il a joué adolescent avec le club  Felham à Londres. Après avoir transité chez SIMCA, en région parisienne,  il rejoint l’équipe du  » cercle suisse  » à BESANCON. Il n’est pas professionnel et il lui faut un travail pour vivre. En 1955, il est embauché chez LIP comme Agent de contrôle des métaux, sous la responsabilité d’un allemand resté à Besançon après la guerre et qui lui fait une formation.

Une fin d’après midi, il se rend, dans un bar, avenue Carnot et là il croise Alex SIMSON qui travaille pour TIMEX, il assemble les montres KELTON, rue des villas et recherche un contrôleur horloger…
Mr SIMSON propose la place à Luigi, celui ci lui avoue qu’il n’y connait rien mais  lui dit- il : « tu viens à l’atelier le dimanche matin pendant un mois et je vais te former ».
Il est donc embauché le 1er janvier 1956 chez KELTON 14, rue des villas à Besançon.
Les pièces détachées des mouvements de l’usine Timex Dundee en Ecosse sont de mauvaise qualité.
La demande de montres est de plus en plus importante, à Besançon, KELTON embauche et s’installe rue de l’avenir pour l’atelier et dans un immeuble 13, rue des Jardins pour le contrôle et l’administratif et enfin rue du Château Rose pour la comptabilité.

Les distributeurs horlogers refusant, à cause de Lip, de vendre ces montres bons marchés, la direction KELTON embauche, l’ancien Directeur des Ventes de Bic, et va  profiter de ses circuits de distribution notamment les bureaux de tabac, et les papeteries.

Mr Boullier, achète toujours certaines fournitures dans le haut Doubs.

Il  revend son entreprise à TIMEX. La marque KELTON est conservée.

Peu à peu, KELTON récupère à Besançon la fabrication des pièces détachées de Dundee.
Mr Michel Maillardet, outilleur à l’époque, formé en SUISSE  travaille dans l’entreprise familiale à Morteau et Besançon, il prend la place de Mr Leroy à la direction.
Au préalable, Mr Maillardet a été envoyé 6 mois à TIMEX LACO à Pforzheim en Allemagne  en tant qu’outilleur car les américains trouvant les allemands très pointus, se disaient « si il réussit à ce test c’est un bon… »

En 1961, construction de la première tranche de l’usine, 1 rue Denis Papin à Besançon.

 

Photo Archives personnelles Alain Prêtre

 

Campagne recrutement 1963

 

En 1965 et 1966 les tranches T2 et T3 sont construites puis en 1970, la tranche T4, en 1975, T5 et T6 et en 1977 la dernière partie T7. La superficie de l’usine atteindra 44 000 m2 sur 2 niveaux.
Tous les éléments des montres KELTON seront fabriqués à l’usine de Besançon, dont 50% exportés dans les autres unités TIMEX à travers le monde.

 

Usine Kelton Timex Photo Tupin Mémoire Vive Besançon

 

La production des pièces détachées, des boitiers et des verres de montres et de l’assemblage complet de la montre nécessitait entre autres, une importante main-d’œuvre féminine jeune et ayant une excellente vue . Le personnel  était  constitué de 40% hommes et 60%  de femmes.

 

 

Les ventes, en France vont passer de 136 000 unités en 1962 à 2 140 000 unités en 1972. La progression de la production de montres  passera  de 148 000 unités en 1962 à 3900 000 unités en 1972.

Le personnel atteindra les 2500 personnes en 1975 et prés de 3000 personnes dans les années suivantes.

 

 

La direction adoptera la journée continue, une première sur Besançon, après la mise en place d’une cantine dans l’usine. 45 mn d’arrêt pour le personnel au moment du déjeuner.

 

Cantine Kelton Photo B. Faille Mémoire Vive Besançon

En 1975, Luigi Carretta mettra  en place  39 bus de vacations journalières, ils permettront d’aller chercher le personnel dans un rayon de 60 km, dans toutes les directions autour de Besançon. Ces cars parcourront plus de 2000 km journaliers. Certains chauffeurs  faisaient partie du personnel de l’usine.  Luigi me précise que Peugeot à cette époque avait supprimé ses bus de ramassage du personnel, belle aubaine pour son projet….

 

Carte circuit ramassage avec  autocars Archives personnelles Alain Prêtre

 

L’usine  a eu fort besoin de cette main d’œuvre, La direction faisait venir les parents et leurs disait «  voyez c’est propre  votre fille ne se salira pas, On vous la prend devant chez vous et on vous la ramène le soir par le bus ».

 

 

Le 29 avril 1969 Sylvie Vartan est arrivée en hélico au dessus de l’usine…Tour de chant pour le personnel à la cantine, en fin d’après midi, 1800 personnes étaient présentes, et distribution d’un 45t  à la sortie pour marquer l’événement. Les montres « Sylvie Vartan » sont sorties peu de temps après son passage.

 

Publicité montres Kelton Sylvie Vartan 1969. Archives personnelles Alain Prêtre

 

Le 45 tours de Sylvie Vartan en 1969

 

Le disque distribué aux salariés Kelton souvenir de son tour de chant le 29  avril 1969. Archives personnelles Alain Prêtre

 

En 1975, c’est le passage du pilote de F1 Emerson Fittipaldi  en visite dans l’usine . TIMEX le sponsorisait et proposait à la vente pour marquer l’événement une montre Rallye spéciale

En 1987, sponsorisé par  TIMEX, Stéphane PEYRON traverse de l’Atlantique Nord en planche à voile habitable en solitaire, une première. On se souvient avoir vu cette planche devant la réception visiteur de l’usine.

En 1988, pour le bicentenaire de l’indépendance des Etats Unis, TIMEX participe à la        rénovation de la flamme de la statue de la Liberté à New York et organise  pour un   groupe de presse une visite de l’usine à Besançon, mon chef de Service m’avait demandé de participer à leur conduite dans les ateliers et je me souviens de la sculpture en terre cuite de Bartholdi exposée à la réception visiteurs, entourée d’un drapeau français et un drapeau Américain.(Souvenirs A Prêtre)

Mais le vent tourne…..

En 1980 l’entrée de gamme subit durement la concurrence asiatique et l’arrivée du quartz. En 1980 l’entreprise tente de réagir en intégrant une activité de sous traitance électronique pour SINCLAIR,  se chargeant du montage des ordinateurs de poche       ZX81 et ZX (l’ancêtre de notre PC actuel). Le produit évolue et les ventes ne suivent pas.         En 1982, en discussion avec IBM France, l’entreprise crée dans l’usine une unité de montage de module électroniques .Une partie du personnel venant des ateliers de montage du service horlogerie démantelé, celui ci est envoyé en formation à IBM Essonne.

Elle propose aussi du développement de pellicules couleur avec l’effet 3D du NIMSLO. En       1985, un laboratoire photo sera mis en place au sous sol  de l’usine. Il         fonctionnera un an environs avant que les machines repartent à Atlanta (EU) .La Direction semblait attendre la venue de Mr NIMS et LO à Besançon en vue de la fabrication du boitier, l’expérience avait été tentée en 1967 pour le POLAROID sans plus de succès.

 

Polaroïd modèle 1967.

 

Peu à peu des pans de la production horlogère sont délocalisés et les plans de licenciement succèdent depuis 1985 aux départs volontaires.

Aujourd’hui si la production de montres est terminée depuis longtemps, l’entreprise FRALSEN OPEX  comme on l’appelle  maintenant fabrique toujours des composants horlogers en injection plastique. L’activité est plutôt bonne, une part de la production délocalisée est revenue et ils sont encore 250 personnes à travaillés sur place. Les immenses locaux de Trépillot, sont maintenant  la propriété de la SMCI. La société FRALSEN -OPEX est devenue locataire et s’est rassemblée dans un quart du   bâtiment .,,

L’heure de la réhabilitation a sonnée…

 

AS Conseil à Boulogne Billancourt a racheté en 2016 la marque. Mais la fabrication se fait à Hong Kong. Article de M. P. Sauter, Est Républicain du 20 mars 2016

 

 Kelton aujourd’hui. Capture d’écran

 

Dans le quartier de Palente, à Besançon, en 2025, une fresque a été inaugurée en mémoire des salariés de Kelton. Les couleurs utilisées évoquent les différentes couleurs de blouse des salariées. Photo Ludovic Laude Est Républicain

 

Sources : Luigi Carretta  livre de ses mémoires personnelles ; Claude Guillemin et Alain Prêtre, souvenirs personnels ; TIMEX  Magazine revue mensuelle mise en place en 1975 et 1976 par la Direction pour améliorer  la communication avec le personnel.

Alain Prêtre