
La nouvelle route de la soie !!!
par Gilles CHAMPION
Anne, sa fille unique écrit en parlant de son père :
« Mon père avait beaucoup vu, beaucoup observé, beaucoup retenu, mais lorsque nous le pressions de fixer ses souvenirs de sa plume alerte, il nous répondait: « non, parce que je ne pourrais pas dire ce que j’ai vu…je déteste les mémoires, l’Histoire étant écrite par deux sortes de gens: ceux qui ne savent pas ce qu’ils disent et ceux qui ne disent pas ce qu’ils savent.»
Cependant avec beaucoup d’humilité, je vais essayer de vous présenter cette personnalité hors du commun.
Louis-Marie-Hilaire Bernigaud de Chardonnet, capitaine de la Garde nationale en 1813 épouse Etiennette de Riollet de Morteuil qui lui donne deux fils dont François-Marie-Gustave né à Chalon-sur-Saône en 1803. Après ses études de droit, il est à 24 ans, sous-préfet de Prades et sa fidélité à Charles X le conduit à rejoindre la famille royale en exil qui lui accorde le titre de comte. Il se marie avec sa cousine germaine, Marie-Louise-Christine Pautenet de Véreux qui lui permet de s’installer en Franche-Comté, à Besançon précisément où naît le premier mai 1839, Louis-Marie-Hilaire Bernigaud de Chardonnet de Grange, place Dauphine (devenue de l’Etat-Major puis place Jean Cornet) dans le bel hôtel particulier Petit-de- Marivat. Deux ans plus tard, ils résideront 2, rue du Perron devenue rue Chifflet. Un frère, Alfred vient lui tenir compagnie cinq ans plus tard.
La fortune de la famille déjà considérable, ne cesse de prendre de l’importance notamment par héritages auxquels s’ajoute la découverte d’un trésor dans leur hôtel de Chalon constitué de milliers de pièces d’or et d’argent.
Le jeune Hilaire va recevoir une éducation appliquée sans jamais fréquenter le collège. L’instruction par son père avec le soutien réelle de sa mère, donnée à la maison, porte très vite ses fruits. Pour parfaire ses connaissances, le garçon suivra l’enseignement dispensé par la préceptrice d’origine allemande, Anna Hohenleitner grâce à qui la langue de Goethe n’aura plus de secret. Le latin et le grec figurent aussi au programme. Si la préférence pour la chimie se dégage rapidement, il excelle aussi dans le dessin. Sa mère l’initie au piano et il devient vite un virtuose. Ayant appris le chant, il fait partie des chœurs bisontins. Il s’exerce au théâtre et montre son aisance dans l’art de parler en public.
En 1855, un examen décisif approche. Les qualités du jeune homme sont précieuses à ce moment, il fait preuve de calme, d’assurance et de confiance en lui. A seize ans, Hilaire est reçu bachelier ès sciences et est admis en novembre comme étudiant à l’Université de Besançon. A la faculté, ses professeurs se nomment Résal pour la mécanique, Person pour la physique et Loir (beau-frère de Pasteur) pour la chimie. En 1859, sans être passé par une école préparatoire, le jeune Chardonnet est admis au concours de l’Ecole impériale Polytechnique où il a pour camarade Sadi Carnot, futur président de la République. En 1861 il est admis dans le service des Ponts et Chaussées mais refuse d’entrer dans ce corps prestigieux. Comme sa famille, lui aussi est légitimiste; fidèle au comte de Chambord, il ne peut se résoudre à prêter le serment à Napoléon III.
Nommé gentilhomme du comte de Chambord, il effectue son service auprès de lui et devient chambellan. Il accomplit de nombreux voyages avec le prince et se perfectionne dans les langues étrangères tout en se livrant à l’écriture d’un roman. En 1855, il s’est fait inscrire comme naturaliste à la Société d’ Emulation du Doubs. En 1864, Auguste Castan le charge d’un rapport à l’adresse de l’Institut des Provinces.
De la cellulose au collodion en passant par Camille
En France depuis 1845, les maladies du ver à soie – la pébrine et les morts-flats- font des ravages. En 1865 deux hommes sont très inquiets.
- Le sénateur Dumas lance un appel à Pasteur afin qu’il trouve le remède à cette hécatombe.
- Le comte de Chambord, qui sait que François 1er est le véritable fondateur de la grande industrie de la soie à Lyon, charge son chambellan d’une étude sur l’état de la sériciculture dans la vallée du Rhône. Chardonnet doit entrer en contact avec un éleveur de cocons, un nom lui est donné: le baron de Ruolz résidant au château du Vernay. Le jeune Hilaire âgé de vingt six ans se lance tout de suite dans l’observation des chenilles, l’action des feuilles du mûrier, il interroge les spécialistes.
Si Pasteur a réussi à enrayer la maladie, Chardonnet a acquis la certitude qu’il parviendra à imiter le travail de la nature et créer une nouvelle richesse. Hilaire est d’autant plus heureux qu’il vient de faire la connaissance de Camille, la fille du baron de Ruolz ; elle a vingt ans, gracieuse, des yeux vifs et des traits fins. Il fait part à ses parents de son désir de l’épouser. Le 12 décembre 1866 en l’église Saint-François-de-Sales à Lyon est célébré le mariage de Louis-Marie-Hilaire Bernigaud, vicomte de Chardonnet et de Marie-Antoinette-Camille de Ruolz-Montchal. Le voyage de noce se fait à Frohsdorf, où les mariés reçoivent un accueil royal du comte de Chambord. Ils sont présentés à Don Carlos, duc de Madrid et à sa femme.
Hilaire consacre dans la revue « les Annales franc-comtoises » un article à un mathématicien, Edmond Bour né à Gray en Haute-Saône en 1832, professeur à l’Ecole Polytechnique et lauréat du grand prix de mathématiques de l’Institut, que la mort vient d’enlever à trente-trois ans.
Ironie du sort pour une famille royaliste, le 14 juillet 1869, la vicomtesse après de dures souffrances, met au monde celle qui sera baptisée trois jours plus tard sous les prénoms de Anne-Marie-Antoinette au plus grand soulagement du grand-père qui était entré en conflit avec Hilaire qui refusait si le bébé était un garçon de l’appeler Gustave.
Le 19 juillet 1870, la guerre est déclarée à la Prusse. Hilaire est exempté par tirage au sort en usage à l’époque. Cependant, en résidence au Vernay, il regroupe les hommes valides, les instruit à la défense de la patrie et est nommé capitaine de la Garde nationale. Le jour de la défaite, rassemblant ses hommes, il ne peut retenir ses larmes. Il est élu quelques mois plus tard maire de la commune de Charette.
En 1872, le prince italien Amédée, second fils de Victor-Emmanuel accède au trône d’Espagne qui est revendiqué par Don Carlos resté très lié avec Chardonnet qui par solidarité va s’investir considérablement surtout financièrement dans cette cause. Hilaire rédigera même un opuscule de soixante pages mais en vain. Charles VII ne montera pas sur le trône mais Chardonnet offrira toujours l’hospitalité à tous les carlistes exilés ou réfugiés y compris à Besançon. En août 1873, le comte de Paris laisse la prétention à la couronne française au comte de Chambord. Le président de la République, le maréchal de Mac-Mahon, consacre le retour royal mais le futur monarque établit une condition: l’abandon des couleurs tricolores pour le drapeau blanc. Hilaire selon sa fille écrit: « il avait cru toucher au triomphe de ses aspirations légitimistes, il souffrit devant l’effondrement de ses espoirs ».
Chardonnet devient comte à la mort de son père en 1875, perd la même année, son beau-père Ferdinand de Ruolz. Le 24 août 1883, assisté du Père jésuite franc-comtois Prosper Bole, le comte de Chambord rend son dernier soupir qui cause un énorme chagrin à Hilaire qui s’empresse de gagner Frohsdorf et déclare : « le roi est mort, maintenant je suis républicain ». Abandonnant tout militantisme, pour lui, l’heure de l’inventeur est venue et il installe un laboratoire dans toutes ses résidences. Ses premières recherches s’orientent vers les phénomènes optiques. Les résultats de ses travaux sont publiés dans les revues scientifiques notamment celles portant sur les rayons ultraviolets.
Le 19 mars 1882, il donne une conférence au cercle Saint-Joseph de Besançon sur la nécessaire vulgarisation du téléphone qu’utilise déjà les américains. Elu membre de l’Académie des Sciences-Belles-lettres et Arts de Besançon, le 31 janvier 1884, il prononce son discours d’installation le 24 juillet intitulé : « les théories mécaniques de la vie ». Il rend hommage à sa province natale, à son père, à Mgr Besson, Louis Pasteur et Victor Hugo. Il expose les principes qui concernent la matière, la force et le mouvement et collabore au journal l’Union comtoise comme critique d’art dramatique.
Vers la soie artificielle
Chardonnet explique devant ses amis de Polytechnique : « vous connaissez tous cette vilaine petite chenille qu’on alimente avec la feuille de mûrier qui est riche en cellulose. Quand le ver à soie est bien repu, il se met au travail. Il donne le fil de soie naturelle ». Chardonnet s’interroge quant à savoir comment fabriquer un fil à partir de la cellulose qui ne se trouve pas à l’état pur. En trempant cette matière dans un mélange d’acides nitrique et sulfurique, le coton-poudre obtenu est dissout dans un bain d’alcool et d’éther. Cette solution est connue sous le nom de collodion employé en photographie. Hilaire se rend place Granvelle où son ami photographe, Alfred Boname possède son laboratoire dans lequel sur les plaques de verre, on étend une couche du mélange visqueux. Chardonnet qui manie l’une de ces plaques, par mégarde, l’incline trop et retient au bout d’un doigt un fil de…colladion. Le fil s’étire à volonté: « j’ai trouvé! J’ai trouvé! » s’écrie-t-il. Nous sommes au mois de juin 1883. Dès lors, Chardonnet passe le plus grand de son temps dans ses domaines de Charette et Cergy en Saône-et-Loire où se trouve sa villa appelée « la Croix Blanche » et à proximité il a transformé une vieille maison en atelier-laboratoire, bien éclairé avec de hauts vitrages. Un calorifère peut assurer une température de 40 degrés. C’est ici qu’à la fin de juillet 1883, le premier fil de soie artificielle au collodion est étiré. Barthélemy Fourneret son régisseur joue un rôle important dans l’industrialisation de la soie.
Chardonnet poursuit ses expériences dans son château du Vernay-de-Charette dans le Dauphiné, il va perfectionner son invention. Il dépose le 9 mai 1884 un pli cacheté à l’académie des Sciences de Paris renfermant les premiers résultats et en août il obtient un millier de mètres de fil continu. Il offre à son épouse la première échevette qu’elle gardera précieusement. Quarante huit brevets d’invention ou certificats d’addition ont été déposés.
En 1886, il visite à Novillard près de Besançon, la première fabrique française de cellulose de Jean-Baptiste Weibel, qui lui écrit : « nous venons de faire un essai de pâtes de bois blancs (tremble et tilleul) au bisulfite. Vous verrez si ce produit peut vous être de quelque utilité ». Charles de Montgolfier lui envoie des produits depuis sa papeterie d’Indre-et-Loire. Les pailles chimiques en provenance de l’usine de Torpes sont aussi examinées mais ne donnent pas entière satisfaction pas plus que l’utilisation de vieux chiffons blanchis.
A l’automne 1886 pour construire sa première machine à filer, le comte fait bâtir à proximité de son château du Vernay, un vaste laboratoire avec cabinets de chimie et physique, salle de filature, lavoir séchoir, ce qu’on appellera l’usine. Son frère Alfred supervise les opérations. Mais Chardonnet comme l’on dit familièrement « tombe sur un bec », un bec capillaire qui est l’âme de la machine et qui s’obstrue rapidement. La solution sera vite trouvée par l’ajout de tubes en verre de différents diamètres.
Un jour de l’été 1888, le comte est parti à Paris. A midi une détonation retentit suivie de plusieurs explosions. Il n’y a pas de victimes mais les dégâts sont considérables. Les travaux de reconstruction sont menés et en mai 1889, le comte présente sa découverte à l’exposition universelle de Paris. Parmi les visiteur, on remarque des américains, des anglais, des soyeux lyonnais, des franc-comtois venus de Besançon. Le 5 septembre, le Président de la République, Sadi Carnot visite les stands et salue son camarade polytechnicien qui a obtenu le grand prix et qui aura les honneurs de la presse écrite notamment du New-York Times et la Revue des deux mondes lui consacre une tribune élogieuse.
L’usine des Prés-de-Vaux
Alors qu’il dirigeait les filatures Herzog près de Colmar, les allemands lui avaient donné quarante huit heures pour quitter l’Alsace où il a eu le malheur de soutenir un candidat protestataire au Reichstag. Adolphe Trincano se réfugia avec sa famille à Besançon. Un jour d’octobre 1889, son ami le pharmacien Nicklès l’emmène à une réunion à la Taverne alsacienne à laquelle participe des notabilités bisontines dont MM. Vuillecard, Burdin, Weibel . La conversation porte sur la découverte de la soie artificielle. Trincano n’a qu’une idée en tête, celle de rencontrer l’inventeur, ce qu’il fera après avoir obtenu une lettre de recommandation du Chanoine Auguste Bailly de la cathédrale Saint-Jean.
Chardonnet dans un premier temps, envisage l’implantation de sa première usine à l’étranger après avoir été déçu de l’accueil reçu à Lyon. Trincano prend son bâton de pèlerin et démarche les personnes qui comptent pour les convaincre d’œuvrer afin que l’usine projetée soit édifiée à Besançon. Peu après, le comte venu assister à une réunion de la Société d’Emulation écoute M. Vuillecard, maire de Besançon qui, lors du banquet exprime au nom de la municipalité le vœu que l’inventeur fasse profiter de sa découverte sa ville natale. Chardonnet accepte et M. Weibel propriétaire de deux usines, constitue un syndicat qui achète en 1890 les brevets et crée la première usine de soie artificielle à Besançon. Hilaire s’est fixé au 43 rue Cambon à Paris.Son ami Edouard Branly, professeur à l’Institut catholique lui permet de poursuivre ses recherches au laboratoire municipal sis dans la même rue. Il établit rue Roussin, l’usine dite de Grenelle où il va former les premiers personnels destinés à la fabrique de Besançon.
Hilaire dépose un brevet portant sur la composition chimique du pyroxyle qui intéresse la défense nationale et à ce titre, le ministre de la guerre lui attribue la croix de la Légion d’honneur en 1890. Le 3 décembre 1890, Jean-Baptiste Weibel fait enregistrer les statuts de la « Société anonyme pour la fabrication de la soie Chardonnet ». Le comte est représenté par le banquier Bretillot et apporte ses brevets, s’engage à initier gratuitement le personnel . Le fonds social est fixé à six millions de francs divisé en 12.000 actions partagées à part égale avec M. Weibel. Le comte de Chardonnet est désigné ingénieur dans le conseil qui comprend M. Bretillot , M. Weibel , le marquis Terrier de Loray, M. Tiquet manufacturier à Vesoul et M. Broch d’Hotelans propriétaire à Novillard. Pendant les trois premières années, M. Weibel détient tous les pouvoirs d’administration et notamment celui de disposer des fonds en vue de la construction de l’usine bisontine.
La société acquiert les terrains des Prés-de-Vaux, voisins des papeteries Weibel, au bord du Doubs et obtient l’autorisation de construire le 28 mai 1891. M. Bruneau, polytechnicien est nommé ingénieur-directeur de l’usine. A la fin du mois de mai 1892, l’essentiel des travaux est achevé et le premier juin , l’usine est mise en marche. Le comte s’intéresse chaque jour au travail de chacun. En octobre considérant terminée sa mission de formation du personnel, il laisse la direction de l’usine à M. Bruneau qui quitte le mois suivant ses fonctions en raison de graves divergences avec M. Weibel. La production est très inférieure aux prévisions.
Une série d’incendies
Dans la nuit du 28 décembre 1892, une vive lueur éclaire les flancs de Bregille, un immense panache de fumée rouge s’élève dans le ciel et une pluie d’étincelle s’abat sur les maisons voisines. L’intervention rapide et efficace des pompiers a limité les dégâts au séchoir et à l’atelier du lavage, la grande machine à vapeur, le générateur et la filature sont sauvés. Un second incendie éclate le 2 janvier 1893 et le laboratoire, les bâtiments de préparation et les étuves sont détruits. Le 12 mars, le tocsin de l’église Saint-Pierre met en émoi la population : le malaxeur a explosé. De nombreuses toitures sont détruites, les vitres ont éclaté, on ne dénombre aucun blessé car le sinistre s’est produit un dimanche.
Interdit d’usine, le comte de Chardonnet poursuit ses recherches en vue de perfectionner le procédé de fabrication et crée une société en vue d’ouvrir une usine à Kessel-Spreitenbach en Suisse. A Besançon, c’est la valse des directeurs et M. Weibel meurt au début de l’année 1894. Le déficit est de 800.000 francs. Hilaire est rendu responsable et il est traité avec dérision en évoquant la « soie factice, la soie de belle-mère ». Le savant cache aux yeux de tous sa souffrance morale alors que son épouse lui apporte un soutien indéfectible.
Une nouveau président
Le nouveau président, Gabriel Jouvanceau estime avec l’inventeur lui-même qu’un homme peut sauver la situation, celui qui fut à l’origine même de l’usine : Adolphe Trincano. L’ancien directeur de filature accepte d’établir l’état de la situation et conclut à la valeur industrielle du fil de Chardonnet. Le comte ouvre son usine suisse aux dirigeants bisontins pour qu’ils prennent note des modifications à apporter et ces derniers l’invitent à revenir aux Prés-de-Vaux où ses conseils seront les bienvenus. Jouvanceau en avançant 700.000 francs va sauver l’industrie du textile artificiel et Trincano, nommé directeur et administrateur va y sacrifier sa fortune et sa vie. Au printemps 1895, le comte est de retour. Il cherche à améliorer le sort des ouvriers par des primes d’intéressement et surtout en améliorant les conditions d’hygiène et de santé.
De graves difficultés financières
Si la fabrication laisse espérer un avenir serein, la situation financière est inquiétante car les taxes grevant le prix des alcools utilisés compromettent la compétitivité du produit fini . La visite des ministres Rambaud, né à Besançon, ministre de l’Instruction publique et Boucher, ministre du Commerce qui avait fait naître des espoirs n’a pas permis de régler la question.
Ses dettes considérables conduisent le comte à vendre le domaine de Gergy mais il garde le même train de vie et la famille s’installe rue Cambon à Paris. En 1896, avec quatre cents ouvriers, la production atteint un chiffre record mais l’usine travaille toujours à perte. En octobre, l’usine ferme ses portes temporairement. Face à la situation du personnel, Trincano rouvre le site mais l’abandon de ses affaires personnelles pour se consacrer aux Prés-de-Vaux le place dans une situation précaire. Enfin le 16 décembre 1897, la loi sur les alcools impatiemment attendue est votée. Trincano reprend confiance, revoit l’organisation des services afin d’alléger le travail, se préoccupe de chacun, fait fonctionner la caisse de secours, et assure le fonctionnement des soins médicaux.
En 1898, pour la première fois, l’usine fait des bénéfices, la situation demeure au beau fixe l’année suivante malgré les nombreux procès intentés par les pêcheurs qui rentrent bredouilles le soir et par les lavandières furieuses. A qui la faute si les poissons ne mordent plus à l’hameçon et si les bateaux-lavoirs s’usent avec le linge ? Aux soieries bien sûr !!!
Afin d’éviter le désastre financier personnel, l’épouse du comte consent à se séparer de plusieurs biens de familles, le domaine de Petit-Bois en Saône-et-Loire, et du Vitreux notamment. Le 6 janvier 1900, un banquet de la soie est organisé à Besançon par A. Trincano qui quelques mois après doit s’aliter.Son fils Louis (le futur directeur de l’école d’horlogerie) est revenu de Lyon pour le remplacer à l’usine . On apporte sur le lit du malade, un Grand prix de l’Exposition universelle qui vient d’être décerné à la Société bisontine de soieries. M. Trincano décède le 24 août 1900 et M. Jouvenceau de dire dans son discours d’adieu : « si le comte de Chardonnet est l’inventeur, Trincano est celui qui a résolu le problème aride de la fabrication de la soie artificielle, nous saluons le plus noble des ouvriers, ta valeur n’avait d’égale que ta modestie ». Le comte placera dans son album familial la photographie du défunt. Au 31 octobre 1900, les soieries sont toujours bénéficiaires, le capital est élevé à deux millions de francs et la direction technique et commerciale est confiée à Jules Douge. Cependant, la situation financière des Chardonnet, se dégrade encore, sa fille Anne vend les actions qu’elle détient et la famille recourt à de nouveaux emprunts qui ne suffisent pas, d’où les hypothèques nombreuses, des vieux meubles sont vendus et des domestiques doivent quitter leur service.
Une nouvelle usine en Belgique
En 1902 est créée l’usine de Tubize en Belgique qui n’est pas une succursale de Besançon qui demeure prospère mais qui exploite le procédé Chardonnet au collodion. Deux usines en Allemagne et la fabrique en 1903 de la Soie artificielle d’Izieux, filiale de Givet connaissent le succès. A soixante-cinq ans, Chardonnet se demande s’il ne devrait pas fonder une autre usine à l’étranger. Il se rend en Hongrie et le site de Sarvar est retenu dans une propriété de la princesse de Bavière où existes des bâtiments. L’archiduc soutient le projet et accorde des facilités inespérées. L’établissement est inauguré en 1905 en présence de la famille impériale, du prince de Bavière, du ministre du commerce, de l’ambassadeur de France
Il est demandé à Louis Trincano de prendre les rênes de la nouvelle usine mais il refuse car il se destine à l’horlogerie bisontine . Six des meilleures ouvrières de Besançon son envoyées en Hongrie pour former le personnel local.
Terrible explosion dans l’usine
Un drame se produit, une explosion cause six morts et une campagne de calomnie atteint Chardonnet et propage des rumeurs infondées quant aux risques existants. La population maintient sa confiance au comte qui comme à Besançon va veiller à l’amélioration des conditions de travail et c’est la naissance des trois huit. Le succès faisant, des financiers pensent qu’il est temps de fusionner toutes les unités. Ce projet met Chardonnet hors de lui tant il est opposé à une telle entente. Son épouse l’incite à plus de souplesse : « vouloir faire mieux quand c’est déjà très bien » dixit sa femme Camille qui écrit aussi : « mon cher ami, filez doux et ne mécontentez personne sans quoi nous seront dans de fichus draps, croyez-moi ». Chardonnet est chassé de Sarvar, il intente une action en justice et gagne son procès mais doit quitter la Hongrie. Négligeant de liquider ses actions, les problèmes financiers réapparaissent rapidement. En 1904, une nouvelle unité voit le jour à Padoue en Italie et une filiale est fondée en Amérique. En France et à l’étranger, la construction d’usines -on en compte 17 en 1905- installe une vive concurrence.
Une grève sévère affecte la production
L’usine de Besançon est agrandie en 1905 et en1908, elle emploie mille deux cents salariés dont huit cents femmes. En juillet, le refus de la direction d’attribuer une augmentation de cinquante centimes déclenche la grève. Pendant près d’un mois les affrontements avec les forces de l’ordre sont violents. Les meneurs sont condamnés par le tribunal et le 7 août le travail reprend avec la protection de la police et de l’armée et cent quatre vingt dix grévistes ne sont pas réintégrés .
Alfred, le frère du comte qui a épousé une bisontine, meurt le 29 octobre 1909 dans son château de Saint-Désert en Saône-et-Loire.
Alors que la grande médaille de Lavoisier est décernée à Chardonnet en 1910, son procédé est concurrencé par d’autres textiles comme la viscose. Cette même année le comte se consacre à la conception d’un pneu automobile, sa fille Anne parle d’une roue en gros fil d’acier. En 1911 les statuts des brevets relatifs aux bandages automobiles sont publiés sous le nom de « Soléoïdes Chardonnet ». C’est un nouvel échec faute de souscriptions et Chardonnet vient encore de perdre beaucoup d’argent et la plupart des domaines ont été vendus y compris ceux de son épouse. La création d’un usine en Belgique dite de la soie de Basécles périclite . Le comte est complètement ruiné. En 1913, les Chardonnet en sont réduits à déposer leurs bijoux et objets précieux au Mont-de-Piété.
En mars 1914, Il négocie en Angleterre la constitution d’une société quant arrive une assignation de payer trente cinq mille francs sous vingt quatre heures. Les anglais apporte une aide provisoire à l’inventeur alors que lui est attribuée la médaille de Perkin, la plus haute récompense de la société des teinturiers de Bradford. L’usine de Kirklees est créée après avoir été supervisée par de Chardonnet qui se trouve sur place peu avant le début de la guerre. Le procédé est concurrencé par d’autres textiles comme la viscose. En 1914, le site bisontin entreprend sa conversion. La société existante est remplacée pour être intégrée au Comptoir des Textiles Artificiels. La production cesse pendant la première guerre et le site est utilisé comme hôpital militaire. A 80 ans, toujours actif, Chardonnet est élu le 12 mai 1919 membre de l’Institut et siège auprès de Louis Lumière.
Une dernière usine…
En juillet 1921, le comte installe une nouvelle usine à Rennes où il côtoie le jeune ajusteur syndicaliste Charles Tillon qui écrira : « ceux qui ont travaillé avec Chardonnet regretteront ce vieillard qui, à plus de 80 ans, cherchait encore avec acharnement à perfectionner une machines que les sales combines des profiteurs de son intelligence ne lui ont pas permis de sauver ».
Constatant le dénuement dans lequel se trouvait le comte et suite à la démarche de deux industriels lyonnais qui ne voulaient pas laisser mourir dans la misère l’inventeur, les différentes sociétés de la soie artificielle décident le versement d’une pension annuelle de cent mille francs.
D’autres découvertes…
En 1898, Chardonnet prend un brevet pour un moteur léger et à pétrole destiné à l’aérostation et en 1901 pour un moteur à piston oscillant mù par la vapeur et l’air comprimé. L’avantage de ce moteur réside dans son faible encombrement et sa légèreté Il intéresse non seulement l’aviation mais aussi la marine.
Il a mis au point un bâti d’automobile reposant sur quatre roues directrices avec son guidage.
Chardonnet membre de l’Aéro-club et vice-président de la commission scientifique invente en 1902 un appareil destiné à étudier les variations d’intensité du spectre solaire à différentes altitudes.
Il côtoie Eiffel qui installe les appareils de communication sur la tour qu’il a construit à Paris.
La fin d’un génie désintéressé…
Hilaire de Chardonnet meurt le onze mars 1924 à Paris. Les funérailles ont lieu en l’église Saint-Charles-de-Monceau et la France est représentée par le maréchal Foch. Dans le journal « Le Quotidien » Jean Cabrerets écrit : « un grand vieillard vient de s’éteindre, il meurt sans aucune fortune après avoir donné à l’humanité l’une de ses industries les plus originales et les plus fécondes ». Et le journaliste du Progrès de Saône-et-Loire d’écrire: « si l’on eût dit dans sa jeunesse à ce chambellan du comte de Chambord, que le journal officiel de la République Française consacrerait un jour quatre colonnes à son éloge funèbre, il ne l’eût certainement pas cru. C’est ce qui prouve que les travaux des hommes de sciences élèvent au-dessus des partis et des patries ».
L’inhumation devra attendre le 11 mars 1925 pour satisfaire les dernières volontés du défunt. En effet le domaine du Chelard ayant été vendu, le lieu de sépulture n’appartient plus à la famille et il faudra une décision de justice pour permettre à la dépouille mortelle de gagner sa dernière demeure dans le caveau familial des Ruolz à Francheville-le-Haut.
Des soieries à la Rhodiaceta
A Besançon, une cité ouvrière est construite à partir de 1920 et l’usine subit d’importantes transformations et change plusieurs fois de noms. Entre 1920 et 1950, la production de viscose passe de 140 à 1 400 tonnes par an. Après la société Givet-Izieux, les Soieries sont achetées par le groupe Rhodiaceta qui fabrique le tergal et une grande partie des bâtiments est détruite pour donner naissance à une nouvelle usine. En 1966, l’effectif atteint 3283 salariés et en 1973, l’unité de Besançon est l’une des plus importantes de France. Après la grève de 1967, l’usine devient Rhône-Poulenc en 1971 et le 31 décembre 1982, elle est arrêtée définitivement.
A la mémoire du comte…
Lyon en 1928 est la première ville à élever un monument à la gloire du comte de Chardonnet sur la colline de la Croix rousse. En 1929, le village de Charette honore son ancien maire en apposant une plaque commémorative: « en ce village Charette-sur-Furon, en son château du Vernay au mois d’octobre 1883, le savant chimiste Hilaire de Chardonnet fit des expériences désormais historiques grâce auxquelles il réalisa le fil de soie artificielle ».
Besançon en silence prépare un hommage original. Sur l’initiative de son Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts, la ville natale de Chardonnet et des frères Lumière organise deux journées en leur honneur; les 28 et 29 mai 1936 sont associés fraternellement, un disparu et deux vivants à qui le monde doit, entre autres bienfaits, la rayonne et le cinéma. Auguste et Louis Lumière reviennent à Besançon après une absence de soixante ans. Les fêtes sont présidées par Jules Jeanneney, président du Sénat .
- de Truchis de Varenne, président de l’Académie rappela la biographie du savant et Gabriel Bertrand, professeur à la Sorbonne l’ensemble de ses travaux . Dans son discours, Charles Gillet, président du syndicat des textiles artificiels conclut en disant: « je voudrais souhaiter à chaque grande ville de France le bonheur de pouvoir comme à Besançon, fêter des hommes dont le génie a ouvert à l’activité humaine des champs d’action nouveaux comme ceux que lui ont ouverts Chardonnet et les frères Lumière ». Le monument élevé à la gloire du comte de Chardonnet a été dessiné par l’architecte Maurice Boutterin -grand prix de Rome-, il a été réalisé par les sculpteurs Lisa de Châteaubrun et Georges Laëthier avec de la pierre de Dole ; au sommet on voit le buste de l’inventeur qui est un agrandissement de celui qui a été sculpté par sa fille Anne. Au centre, un haut-relief figure deux muses antiques vêtues de toges symbolisant la Science et l’Industrie; celle de gauche adopte une posture rappelant le Penseur de Rodin, celle de droite figure une fileuse avec son fuseau. On aperçoit aussi l’usine des Prés-de-Vaux ainsi qu’une cornue et une palme . Les mosaïques du miroir d’eau sont l’œuvre de Joseph Genzi.
En mai 1951, le syndicat des textiles artificiels consacre un stand à l’exposition internationale de Lille. La société Givet-Izieux décide une exposition rétrospective à Besançon le 5 septembre 1951 où sont invitées un centaine de personnalités françaises et étrangères. Une plaques est inaugurée à l’usine: 1891-ici a été réalisée pour la première fois dans le monde la filature industrielle par le procédé du comte de Chardonnet-Besançon, 5 septembre 1951. L’exposition au musée de la ville réunit autour du buste de l’inventeur des souvenirs exceptionnels : premières échevettes de soie, manuscrit du premier brevet d’invention et divers documents. Mme Hortense Vezon, ouvrière depuis cinquante cinq ans aux Soieries bisontines reçoit la croix de la Légion d’honneur. A Besançon le comte de Chardonnet donne son nom au Centre de formation vers le parc d’exposition Micropolis, à la rue qui conduit aux soieries et à la passerelle sur le Doubs; à
Rennes à une avenue et un lycée professionnel.
Sources : Auguste Demoment, Un grand inventeur, le comte de Chardonnet, Editons du Vieux Colombier, Paris, 1953. Bibliothèque de conservation de Besançon.
De Chardonnet H., Souvenirs de la guerre carliste, Comptes rendus de l’Académie des sciences de Besançon, 1897, p. 191
De Leeuw H., Les soies artificielles : technologie chimique et physique, C. Béranger, Paris, Liège, 1932
Bertrand G., Les découvertes scientifiques du comte de Chardonnet et l’invention de la soie
artificielle, 1936
Pinard J., Rebelles et révolté(e)s, Éditions Cêtre, Besançon, 2003.
Tillon C., On chantait Rouge. Mémoires pour l’histoire d’un ouvrier breton devenu
révolutionnaire professionnel, chef de guerre et ministre, Robert Laffont, 1977.
Bertrand G., Les découvertes scientifiques du comte de Chardonnet et l’invention de la soie artificielle, 1936
De Leeuw H., Les soies artificielles : technologie chimique et physique, C. Béranger, Paris, Liège, 1932.
Plusieurs articles très détaillés de la Société Chimique de France, dont celui-ci sur la soie Chardonnet. Articles de Jean-Marie Michel, sous le titre général Contribution à l’histoire industrielle des polymères en France
Martinet J., Allocution au cours du déjeuner d’inauguration de l’exposition « Rétrospective du Comte de Chardonnet, 60 ans de rayonne à Besançon », 1951. Document dactylographié conservé dans le fonds d’archives R.P. Demoment. Cote 15 Z, archives de la bibliothèque de Besançon. Ce fonds contient un grand nombre de documents originaux, manuscrits ou dactylographiés, collectés par Auguste Demoment et cédés ensuite à la Ville de Besançon.
Arçay G., Quelques points peu connus de l’histoire de la soie artificielle, in Mémoires de la société d’émulation du Doubs, 10e série, Besançon, 1936, p. 279.
Serge LUNEAU, professeur honoraire de chimie à l’Université de Franche-Comté, Besançon.
La Rhodiacéta de Besançon Nicolas MENSCH Paroles ouvrières L’Harmattan, 2018
CHARLES Jean (2010), Besançon ouvrier. Aux origines du mouvement syndical (1862-1914), Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté.
FOHLEN Claude (sous la dir. de) (1982), Histoire de Besançon. De la conquête française à nos jours, Besançon, Cêtre (1 ère éd. 1962)
Gilles CHAMPION.


