
La laiterie de l’UAC dans le vallon de la Mouillère. Photo B. Faille 1958. Mémoire Vive Besançon
Rue Isenbart, à proximité immédiate de ce qui deviendra l’immeuble « le Président », bien connu des bisontins, la grande laiterie de l’Union Agricole Comtoise (UAC) fédérait à ses plus beaux jours 550 paysans des environs de Besançon et du Doubs. L’initiateur, le fondateur en 1928 et le directeur pendant trente ans en était Pierre Renahy, mon grand-père paternel, dont la famille provenait de la Malachère en Haute-Saône toute proche.
Par la suite, il fut aussi cocréateur de l’Union des Coopératives Fruitières de Franche-Comté (UCFFC) et créateur de la coopérative d’Insémination Artificielle du Doubs et du Territoire de Belfort. Il était un inlassable propagateur de la nécessité des coopératives et faisait des conférences dans toute la France pour développer cette forme d’organisation.

Est Républicain 3 février 1972
La coopérative de l’UAC disposait d’un autre bâtiment important rue de Trépillot (aujourd’hui occupé par l’entreprise Bourgeois) dans lequel le lait collecté, non vendu en bouteilles pour les habitants, était transformé en yaourt, petit suisse, camembert, metton, emmental, gruyère et comté (et petit lait pour les cochons des paysans). L’UAC possédait des caves d’affinage à Trépillot mais aussi dans la Boucle, rue de la Raye, où j’ai accompagné enfant de nombreuses fois mon père qui, en tant que fromager, gérait aussi l’affinage en retournant seul régulièrement les meules de 40 kg sur des claies étagées et en les sondant pour voir si l’affinage évoluait correctement.

M. Pierre Renahy (fils) testant les meules de fromage. Photo archives familiales D.R.
Puis l’UAC vendait directement ses productions fromagères dans le Nord Franche-Comté et dans toute la France avec ses propres camions. Mon père, après avoir été fromager dans le Haut-Doubs pendant la guerre, au Barboux et au Narbief, où il fit de la résistance, supervisait aussi les ventes et partait souvent avec un camion pour vendre des meules jusqu’en Vendée.
Pierre Renahy, ce grand-père directeur-fondateur, avait exigé que Pierre Renahy, son fils aîné, mon père, devienne fromager pour le seconder dans ces deux coopératives qui comprenaient une centaine de salariés. Cette exigence du patriarche était totalement contraire aux souhaits de mon père qui voulait devenir chanteur…
Ce grand-père avait dû aussi obéir en son temps à son père pour faire l’école agricole d’ingénieurs de Grangeneuve en Suisse, école toujours réputée comme une des meilleures d’Europe, alors qu’il avait été reçu aux écrits de Polytechnique. Ce qui n’était tout de même pas mal pour le huitième d’une famille de onze enfants, issue elle-même d’une famille de onze enfants. Il sortit major de Grangeneuve et présida l’association des anciens élèves pendant une génération.
La laiterie du vallon de la Mouillère disposait d’une chaîne d’embouteillage ultra-moderne des bouteilles de lait.

La laiterie UAC dans le vallon de la Mouillère en cours de démolition en 1966. Photo B. Faille Mémoire Vive Besançon
C’était très spectaculaire et cela faisait un bruit d’enfer. Les bouteilles en verre de un litre étaient entraînées sur une chaîne automatisée, stoppées en cours de route par groupe d’une cinquantaine, ébouillantées à l’intérieur et à l’extérieur par des jets brûlants de vapeur, puis elles reprenaient leur parcours en cliquetant les unes contre les autres dans un vacarme infernal, avant d’être emplies de lait en cohortes automatiquement, puis être embouties d’une capsule et finir leur course, manipulées dans des caisses en bois d’une dizaine de bouteilles immédiatement rangées en fourgon Renault Juvaquatre pour être livrées dans toute la ville. Les bouteilles usagées étaient bien sûr consignées et récupérées pour recommencer leur circuit. Pour l’enfant que j’étais, c’était Charlie et la laiterie, avant Charlie et la chocolaterie.

Embouteillage du lait. Photo B. Faille Mémoire Vive
D’autant plus que mon grand-père était le seul à pouvoir réparer la chaîne d’embouteillage qui se bloquait régulièrement. Malgré son mètre quatre-vingt-treize, il devait alors grimper sur une grande échelle pour donner un tour de clé par-ci par-là, comme Charlot dans les Temps modernes.
Bien évidemment pendant la guerre de 1940-1945, les Allemands étaient là chaque matin pour se servir et approvisionner leurs 6 000 soldats qui occupaient la ville. Ce grand-père qui avait fait toute la guerre 14-18, avec 9 citations et la légion d’honneur, en était revenu pacifiste et germanophile pour éviter une seconde guerre… Ce courant pacifiste était très fort à Besançon. Ce qui explique qu’en 1937, une importante délégation d’anciens combattants de Besançon, d’environ un millier, fut reçue à Fribourg en grande pompe par l’armée nazie et qu’en retour, une délégation d’anciens combattants allemands paradèrent à Besançon sous les acclamations d’une foule de 10 000 personnes qui s’essayèrent joyeusement au salut nazi sous les flashs des photographes de la presse locale.
La laiterie n’avait pas le choix, une grosse partie de la production était réquisitionnée par des nazis armés et payée au prix fort aux paysans par la Banque de France. Pourtant, ce grand-père perdit un jour patience et gifla l’officier de l’intendance de la Feldkommandantur 560. Ce qui conduisit à son arrestation immédiate et à son emprisonnement à la Butte en attendant d’être traduit devant le tribunal militaire allemand. Il ne dut sa survie qu’à une mobilisation de toute la profession qui menaça les allemands de ne plus approvisionner la laiterie.
A la fin de la guerre, les affineurs francs-comtois furent accusés de « profits illicites » pour avoir maintenu des prix élevés. Mais aucun gouvernement ne peut sans conséquences pointer du doigt des paysans producteurs et l’affaire en resta là.

La lettre de protestation des fromagers accusés de profits illicites. Archives familiales
Je sais aussi que ce grand-père, pendant la guerre, devait souvent passer la nuit à la laiterie avec un fusil chargé de cartouches de gros sel pour tirer dans le postérieur des voleurs.
Dans les années 30, ce grand-père, avec ses onze enfants, est domicilié rue de Brûlefoin qui à l’époque doit faire partie des Chaprais, car leur paroisse est l’Église saint Martin. C’est une assez grande propriété qui existe toujours, délimitée d’un côté par la rue de Brûlefoin et de l’autre par la voie ferrée. Mon père Pierre que je surnomme le « taiseux » (pour le différencier de Pierre, son père, que je baptise habituellement « l’ancien ») car il n’a jamais voulu parler de la guerre et de la résistance, est un gymnaste émérite du club de l’Aiglon appartenant à la paroisse saint Martin des Chaprais.
Sources : Archives familiales ; La Terre de Chez Nous ; Mémoire Vive Besançon.
Philippe Renahy


