1933- 2026

Jens  Boettcherà la fonderie d’art de Saint-Sauveur le 24 mai 2019. Photo J.C.G.

 

Le grand sculpteur, Jens Boettcher vient de décéder à l’âge de 93 ans. Un hommage lui a été rendu, vendredi dernier 27 mars 2026 à Dole la ville natale de son épouse. Et une minute de silence a été observée en sa mémoire et celle de Lionel Jospin, lors de l’installation du nouveau conseil municipal de Besançon le 27 mars 2026.

Les bisontins se souviennent-ils que son atelier a été, un temps, installé aux Chaprais, rue de la Rotonde. Atelier modeste, dans lequel a travaillé, avant lui,  le peintre-verrier André  Seurre. Cet atelier a, de nos jours, disparu, remplacé par un immeuble d’habitation.

 

Atelier d’artiste abandonné avant sa démolition, 13 rue de la Rotonde. Photo J.CG.

 

Afin de lui rendre hommage, peut-être que le plus simple, est de rappeler la donation qu’il a faite à la ville de Besançon en 1999.

Le conseil municipal de Besançon se réunit le 1er février 1999. La donation du sculpteur est alors le cinquième point à l’ordre du jour. C’est le dernier mandat du maire, Robert Schwint (1928-2011) qui a succédé en 1977 à Jean Minjoz, et ce jusqu’en 2001. Il présente ainsi cette donation.

« Jens Boettcher sculpteur, professeur à l’Ecole Régionale des Beaux-Arts souhaite faire don à la ville d’un ensemble d’œuvres représentatives de son travail. Cet artiste né à Essen en 1933 est installé en France depuis 1968. Il fut nommé professeur à Besançon en 1975 où il enseigne encore aujourd’hui. Ses sculptures appartiennent à l’expressionnisme figuratif; elles enrichiront d’une manière significative le patrimoine de Besançon. Le don consenti par l’artiste Jens Boettcher est constitué d’un ensemble de sculptures et d’œuvres diverses. »

Suit alors dans le compte rendu n°2 de mars 1999 du bulletin officiel de la commune de Besançon, la liste des œuvres données :

 

 

– 7 grandes œuvres ;

– 12 petites œuvres ;

– des dessins et documents dont 7 croquis et esquisses, 6 autres esquisses, 2 portraits, un monotype et 9 études préparatoires pour « le Christ  ( 1993 )».

L’ensemble est alors évalué 1 286 000 francs.

On remarque dans cette liste, dans les petites œuvres Le chômeur des Chaprais, resté, semble-t-il, à l’état de plâtre et dont voici la photo que nous a adressée, sa fille.

 

Le chômeur des Chaprais, plâtre teinté. Photo J. Boettcher

 

Autre œuvre évoquée, datant de 1997, La Source : mais il ne s’agit pas du bronze en place dans la niche de la fontaine Saint-Quentin  (place Victor Hugo actuelle), mais d’un plâtre.

 

Cette œuvre de Jens Boettcher célèbre la vie en représentant une femme enceinte.

 Photo site fontainedefrance.info

 

A noter que ce bronze a été dupliqué et installé également dans une niche de la fontaine restaurée de la Calade, à Barjac, dans le Gard, en 2019. Le sculpteur était propriétaire d’un mas dans la campagne de ce village où il vivait retiré, semble-t-il.

 

La Source de la fontaine de la Calade rénovée à Barjac. Photo de M. Jean-Michel André

 

« Le conseil municipal est appelé à accepter le don. Monsieur le maire fait la déclaration suivante : c’est un moment agréable de cette soirée. Je remercie Jens Boettcher d’être parmi nous ce soir. Sculpteur bien connu, professeur à l’Ecole Régionale des Beaux-Arts, il souhaite faire don à la ville d’un ensemble d’œuvres représentatives de son travail, importante, vous en avez la liste. Je crois qu’il est utile de faire l’éloge de Jens Boettcher car c’est un homme qui a un parcours de vie assez extraordinaire. Son œuvre est exceptionnelle, je crois que le conseil municipal se doit ce soir d’abord de le remercier et de lui rendre hommage.

Jens Boettcher est né à Essen en Allemagne en 1933. Son père est un chirurgien éminent, sa mère pratique avec un talent naturel le dessin. À quatre ans, sa famille s’installe à Berlin. C’est à six ans qu’il ressent une première forte impression  quant à une  sculpture, au cours d’une visite qu’il fait avec son père dans une exposition à Potsdam.

La même année, la guerre le sépare de ses parents. Il est embrigadé dans un camp d’enfants de troupe en Pologne ; soldat à 11 ans, il s’enfuit et revient du Front dans un camion de l’armée russe. À Berlin, il trouve sa maison de famille en ruines et finit, par hasard, par retrouver ses parents.

À 17 ans, rebelle cette fois à la discipline scolaire – pas étonnant quand on connaît Jens Boettcher – il est mis par son père en apprentissage dans une forge industrielle de la banlieue de Berlin. Il aura là l’expérience de son habileté et de la connaissance des moyens artisanaux : « que l’on puisse avec du fer, dit-il, percer le fer ». Interrogé alors par son père sur son avenir, il souhaite de façon inattendue « devenir cow-boy au Canada ». Celui-ci lui propose avant de s’expatrier une première expérience dans les tourbières du nord de l’Allemagne, ce qui n’a rien à voir avec le Canada. L’élevage et l’entretien des bovins ne devant pas s’avérer une vocation pour Jens BOETTCHER, il entre à l’Ecole d’Arts Décoratifs de Berlin dont il suit le cursus et où il obtient un diplôme d’État de forgeron.

En 1955, il est admis à l’Ecole des Beaux-Arts de Berlin, école dirigée par Carl HOFER, artiste d’ailleurs bien connu. Il entre ensuite dans l’atelier du peintre Hans JAENISCH, ancien élève de la prestigieuse école du Bauhaus pour deux années, puis il est accepté dans l’atelier d’un sculpteur abstrait Hans UHLMANN, qui pendant la guerre fut poursuivi et emprisonné en raison de ses opinions politiques. Il est aussi le second sculpteur d’importance en Allemagne à avoir utilisé le métal. Jens BOETTCHER sera renvoyé de son atelier, à cette époque-là, pour avoir réalisé un buste, œuvre figurative, appelé « l’Interdit » !

C’est en devenant l’assistant de SCHREITTER, à Berlin et à Brême, que Jens BOETTCHER acquerra un véritable apprentissage technique et moral. En 1958, alors encore étudiant, il exécute pour son maître avec l’aide de deux de ses camarades, un Christ en fer forgé de 4 m de haut pour l’église de Charlottenburg de Berlin.

En 1959, il obtiendra son diplôme d’élève maître-sculpteur dans l’atelier d’Alexander GOBDA. En 1966 il épouse une condisciple de l’Ecole des Beaux-Arts de Berlin, française native de Dole, et c’est en 1968, au cours de vacances,  qu’il décide de quitter l’atelier de SCHREITTER et de s’installer en France.

En 1974, il est invité au Salon de Mai au musée d’Art moderne de Paris et la même année, 1974, il prend la nationalité française.. En 1975, il est nommé professeur à l’Ecole des Beaux-Arts de Besançon. Un ensemble de ses œuvres est alors présenté à cette occasion au Musée des Beaux-Arts de Besançon. On le retrouvera d’ailleurs à l’occasion d’une exposition cette fois à la Citadelle à la Chapelle Saint-Étienne du 26 janvier au 20 mars 1998.

Aujourd’hui, M. BOETTECHER souhaite, en reconnaissance, faire don à la ville de Besançon d’un ensemble d’œuvres représentatives de son travail. Je crois que c’est un geste qu’il convient de souligner, d’apprécier et qui va enrichir notablement le patrimoine de Besançon encore pauvre en œuvres du XXe siècle.

Voilà un peu le parcours de Jens BOETTCHER et je tiens à remercier infiniment de ce don qu’il fait à la ville.

M. M.FERREOL : souhaitant permettre une rencontre de cette œuvre avec les jeunes, en particulier les publics des lycées, il y a, à partir de jeudi prochain, au lycée Saint-Jean et au lycée Pasteur qui ont bien voulu participer à cette expérience, la présentation d’un certain nombre des œuvres qui sont ce soir léguées à la Ville. Je crois que le dispositif n’est pas encore prêt. Jens me disait tout à l’heure que la surprise sera faite aux visiteurs qui voudront bien à partir de jeudi se rendre dans ces lycées pour découvrir ses œuvres que certains ont pu d’ailleurs découvrir en 1997 au Musée des Beaux-Arts.

  1. LE MAIRE : En n’espérant que sans doute au Musée du Temps, nous ayons effectivement un espace suffisant pour permettre à ses œuvres d’être exposées, c’est ce qui est souhaité par Jens BOETTCHER je crois, dans un lieu ouvert au public. Puisque Jens BOETTCHER et la, j’aimerais qu’il se lève et que nous l’applaudissions (applaudissements). Merci encore pour ce don.
  2. DUVERGET : Monsieur le Maire, j’interviens double titre ce soir puisque Marcel FERREOL a dit tout à l’heure qu’une des œuvres effectivement se trouverait très bientôt exposée, c’est-à-dire à partir de demain si le conseil municipal vote ce soir ce dossier, dans le cloître du lycée Pasteur. A noter que M. Jean-Claude Duverget, conseiller municipal dans l’opposition au maire, est également proviseur du lycée Pasteur.

Je crois que ce qui se passe ce soir est un événement culturel pour la Ville de Besançon. C’est l’événement culturel parce que nous avons dans cette ville des artistes de grand  renom et nous ne faisons pas suffisamment parler les œuvres d’art de ces artistes. Or la sculpture est sans doute ce qui s’adresse le plus directement et avec une certaine provocation, dans le bon sens du terme, aux citoyens. Nous manquons actuellement dans cette ville de lieux où présenter les sculptures. Certains sculpteurs d’ailleurs ne manquent  pas de dire que la sculpture était le premier des arts ; ensuite est venue l’architecture parce qu’il fallait protéger les sculptures. Alors on en est peut-être un peu là. Saluons donc l’initiative de Jens BOETTCHER, initiative sans précédent pour la ville de Besançon depuis la collection BESSON pour le Musée des Beaux-Arts. C’est une initiative qui touche un domaine artistique qui, normalement auprès des grands médias internationaux, est jugée moins spectaculaire que la peinture mais avec BOETTCHER on a affaire à quelque chose de très expressif et je suis persuadé que le public jeune va adhérer à cette rencontre. BOETTCHER présente des figures chargées d’une très grande intensité dramatique ; à une époque où beaucoup de jeunes sont de plus en plus « écorchés vifs », je suis certain que le dialogue entre l’homme le sculpteur, entre les jeunes et l’œuvre va s’établir. Je souhaite aussi que le plus rapidement possible l’ensemble des sculptures de notre maître puisse être accessible au public de Besançon car c’est un événement culturel de toute première grandeur. Je m’associe bien sûr, Monsieur le Maire, à vos remerciements et félicicitations que nous apportons collectivement à M. BOETTCHER. »

Après en avoir délibéré, le Conseil Municipal, à l’unanimité, accepte ce don et remercie le généreux donateur.

Récépissé préfectoral du 3 février 1999.

Malheureusement, faute d’une salle suffisamment grande pour exposer cette donation, il semble bien que le sculpteur ait récupéré ses œuvres,en dépôt à Saint-Paul, quelques années plus tard.

Toujours en 1999, lors du conseil municipal du 8 novembre 1999 est débattue  la question : Installation d’une sculpture sur la jetée du Pont Denfert-Rochereau -Demandes de subventions.

Bien sûr, il s’agit du Minotaure « …sculpture en bronze conçue par Jens BOETTCHER ; « statue monumentale vivante » de l’expression même de l’artiste, elle constituerait un symbole fort. Représentant une créature animale de 7 m de haut, pointant ses bras plein ouest, respirerait en faisant jaillir de l’eau de sa poitrine en bronze » précise J. Boettcher.

Le coût total de l’opération s’élève à 1 900 000 F.

Après délibération et sur avis favorable de la commission du budget, le conseil municipal approuve les propositions à la majorité, deux conseillers votant contre, quatre s’abstenant.

 

Maquette exposée à Saint-Sauveur. Photo J.C.G.

Photo retravaillée par M. Henri Pagé

Besançon offre donc au regard des touristes et des passants, deux œuvres majeures de Jens BOETTCHER : La source, place Victor Hugo et le Minotaure, sur la jetée du Doubs, pont Robert SHWINT.

Sources : bulletins officiels de la commune de Besançon, Mémoire Vive Besançon ; archives familiales ; M. Lionel Estavoyer; M. Henri Pagé; Est Républicain ; brochure exposition Jens Boettcher fonderies d’art de Saint-Sauveur. Haute-Saône en 2019.

J.C.G.