
Sans sous-estimer l’apport du personnel à l’Histoire des Montres Nappey, c’est, avant tout, l’Histoire de son fondateur, Jules Nappey, rapportée ici par ses fils Pierre – qui puisa ses renseignements aux archives départementales – et Claude – qui partagea pas mal de secrets de l’Histoire avec son père.
Né à Charmauvillers le 22 Juillet 1909, aîné de 7 enfants, d’un père qui a une petite fabrique de boites de montres à Damprichard, à 16 ans, il travaille dans l’entreprise familiale, puis, à 19 ans service militaire où il va vendre ses premières montres confiées par son père. À son retour, il fera du démarchage en assurances-placements, continuant son apprentissage du commerce.
En Mars 1932, il épouse Adrienne Balanche, également du Haut-Doubs (Noël-Cerneux) et ils achètent le Grand Café Français, au centre de Pontarlier. Jules se fit rapidement une clientèle par son dynamisme.

Le Grand Café Français existe toujours sous le nom « Le Français »
Suite à la naissance de Pierre, le 1er garçon en Juillet 1933, pour privilégier leur vie de famille, ils cèdent le Café en 1935 et s’installent à Noël-Cerneux où il devient courtier en alimentation.
Grâce à des amis du Grand Café, en 1937, il entre comme VRP chez Nestlé pour le Doubs et le Jura. La famille revient s’installer à Pontarlier, où nait Claude (futur assureur rue des Chaprais). Il cravache dur (en clientèle de 7 h 30 à 19 h) et devient l’un des 1ers VRP de Nestlé.
Mais la guerre arrive et les montres Nappey en sont une des conséquences. Au printemps 1940, pour fuir la zone occupée, il emmène sa famille à Thiers où naît Philippe (qui épousera une Chapraisienne). Nestlé lui offre un poste de bureau à Lyon, mais il préfère prendre une patente de grossiste en horlogerie : il distribue dans le Puy de Dôme et l’Allier les montres que lui envoie son père.
En 1942, avant l’invasion de la zone libre, il obtient l’autorisation de regagner Noël-Cerneux. Il est toujours grossiste en horlogerie. Il vend des montres chez les horlogers bijoutiers des Vosges entre autres et de Paris. Il est inscrit au registre du commerce de Montbéliard.
Dans la nuit du 7 au 8 Mai 1945, un incendie dans une grange (aucun rapport avec la guerre) détruit le logement (mal assuré), alors qu’Alain est né en Mars (qui habitera un temps aux Chaprais). Un an plus tard, la famille déménage dans une villa achetée au 20 rue de Vittel à Besançon.

La villa Renée, 20 rue de Vittel. Photo CHC
Il s’inscrit au registre du commerce de Besançon et modifie à plusieurs reprises la description de ses activités de commerçant. Le 9 juin 1948, il dépose la marque Nappey et le 22 mai 1950 la marque Nap (alors que Marie-Édith, l’unique fille, est née le 15). Les montres Nap n’ont pour fabricant que la société de Jules Nappey, qui l’abandonnera rapidement à la demande des horlogers-bijoutiers qui craignent la vente par un autre réseau (buralistes par exemple ?).
Tout se passe au 20 rue de Vittel mais le nombre de salariés augmentant, le toit va être surélevé sur l’arrière de la maison pour transformer le grenier en bureau et atelier. Plus tard, ce sera la moitié du 1er étage qui sera réservé au commercial.

Publicité années 50
Le 15 février 1954 il acquiert un fonds d’établisseur de montres à Besançon; il adhère au Syndicat des Fabricants d’Horlogerie de Besançon dont il devient vice-président.
Mais c’est l’émission La Reine d’un Jour sur RTL, animée tous les mardis soirs par Jean Nohain (de 1949 à 1954) qui va permettre aux Montres Nappey un décollage phénoménal.

Reine d’un jour à la bijouterie Parizet 18 rue de la République.
De gauche à droite, Mme Parizet, Maman CAT (figure emblématique de l’émission), la reine d’un jour, M. Jules Nappey, M. Parizet, Melle Parizet et Mme Nappey.
L’écrasante majorité des Français l’écoutaient : dans une ville de France, on élisait une jeune fille méritante et 4 dauphines qui recevaient alors des tas de cadeaux offerts par des donateurs régionaux ou nationaux dont le nom était cité plusieurs fois dans la soirée.
Ainsi qu’il l’a raconté, un mercredi, en se rasant, il a repensé à l’émission de la veille et a appelé RTL pour proposer d’offrir une montre en or à la reine et 4 montres en argent aux dauphines. Il fut vivement remercié et, à partir de là, les auditeurs entendaient chaque mardi qu’ils pouvaient trouver les Montres Nappey chez les meilleurs horlogers-bijoutiers de France (leitmotiv de nombreux placards publicitaires).

Publicité à destination des Horlogers Bijoutiers Orfèvres

A chacun son métier, publicité à destination des Horlogers Bijoutiers Orfèvres

En peu de temps, Nappey devint la marque de montres la plus connue de France après LIP. Comme Jules aimait à le répéter, quand on pense au coût d’un spot T.V., là, avec 5 montres (au prix de revient) l’impact était colossal et, en plus, il était considéré comme un bienfaiteur.

Publicité sur un buvard d’écolier, années 50. Archives municipales
Mais cela va créer une tension croissante avec le président du syndicat : ‘’Une montre en or on ne la donne pas, on la vend’’.
Le 1er avril 1956 les montres Nappey deviennent société anonyme des montres Nappey et démissionnent du syndicat le 20 novembre 1957.
L’émission de Jean Nohain ayant vécu, les Montres Nappey vont être le chronométreur des Tours de France 1957 et 1958 à la suite de LIP.

Voiture officielle du Tour de France sur le stade Léo Lagrange (archives familiales)

Tour de France 1958 : 22° étape arrivée à Besançon stade Léo Lagrange
Les montres Nappey sont approchées par quatre firmes suisses qui cherchent une société horlogère française avec un bon réseau de distribution en France et ils vont créer avec les montres Nappey la société Heuroplan à la fin de 1959, avec le siège social à Paris : elle associe à la marque Nappey, les marques Movado, Juvénia, Eska, Cyma.

Les Suisses et leurs marques horlogères rejoignent les montres Nappey afin de créer Heuroplan
L’usine s’installe rue Beauregard à l’angle de la rue des Chalets, à 2 pas de l’ancienne usine LIP et compte alors environ 80 salariés.
La direction d’Heuroplan est assumée par un Suisse, Jules Nappey devenant Directeur technique. Mais, à la 1ère réunion du Conseil d’A. à Paris, il constate que les autres directeurs sont suisses et apparentés (dont fils ou gendres) aux patrons des marques suisses : ils n’ont jamais eu à faire la preuve de leurs compétences et, avec leurs salaires de patrons, ils conduisent Heuroplan à la catastrophe, avec la faillite le vendredi 21 septembre 1962 (la veille du mariage de Claude) qui avait été précédée d’une augmentation de capital, les audits ayant conclu que l’affaire pouvait être sauvée.
Pour que ses amis souscrivent à cette augmentation, Jules Nappey avait mis tous ses biens personnels en garantie pour Heuroplan et c’est la ruine, car une banque utilisa l’argent frais pour couvrir le découvert alors qu’il devait servir à relancer la machine et les autres banques l’imitèrent. Les maisons-mères suisses et leurs patrons ne perdirent que leurs filiales françaises.
On est encore dans les 30 glorieuses, de sorte que le personnel (qui avait manifesté pour que Jules Nappey prenne la direction d’Heuroplan) retrouve – à notre connaissance – assez rapidement du travail
Alors que lui, en tant que patron, n’a pas droit à des indemnités chômage et, à 53 ans, avec 2 enfants à charge (2 autres au service militaire) ce n’est pas évident.
La marque sera rachetée par un horloger- bijoutier de Besançon avant de passer entre les mains de deux fabricants de Villers le Lac (dont Claude Bouhélier, un neveu) puis, semble-t-il, encore d’un autre de Damprichard pour disparaître vers les années 1990.
La Société Nouvelle des montres Nappey était celle des successeurs de Jules Nappey.
Jules Nappey était un très bon commerçant et toute sa publicité privilégiait l’achat d’une montre chez un horloger-bijoutier. Aussi, quand Stéphane Boullier, en rentrant d’un voyage aux U.S.A., vint lui proposer une association pour créer Kelton-Timex en 1955 avec la vente dans les bureaux de tabac, Jules Nappey ne voulut pas trahir ‘’ses’’ horlogers-bijoutiers et refusa.
Les montres Nappey se targuaient d’un réseau d’environ 5000 horlogers. Durant son adhésion au Syndicat de Besançon, chaque firme adhérente devait verser une somme pour chaque montre bâtie sur une ébauche française; comme on peut trouver trace de ces versements dans les archives du syndicat, on peut arriver à la conclusion que de mars 1954 à août 1957 il a été fabriqué quelques 75 000 montres avec des ébauches françaises par les montres Nappey.
Les montres Nappey présentaient des montres au contrôle de l’Observatoire de Besançon, on trouve ainsi qu’au printemps 1956 elles avaient obtenu 3 étoiles pour 296 montres et 2 étoiles pour 5067 montres
Les montres Nappey, dit-on, ont raté l’évolution des montres à quartz, elles n’ont fait là que la même chose que les autres firmes françaises et européennes : la première montre-bracelet à quartz apparaît en 1967 (d’après Wikipédia).
Alors, poursuivons l’Histoire de Jules Nappey qui s’appliquera sa maxime préférée : ‘’Tomber, ce n’est pas grave, l’important, c’est de se relever !’’.
Dans les années fastes, le couple n’a jamais oublié d’où il venait, tout en vivant à l’aise, de sorte que le choc de la ruine n’a pas traumatisé la famille et il a été atténué par l’aide de 2 Chapraisiens : le Dr Laugier (le voisin) qui achète les meubles mais en les laissant dans l’appartement qui est racheté par Henri Rapin, pharmacien rue de Belfort.
Jules Nappey prend des cours d’agent immobilier par correspondance et, à Gabriel Mathey (Patron bisontin de la Cédis, un pionnier des grandes surfaces en France) qui lui demande ce qu’il compte faire, il dit qu’il envisage de reprendre le Cabinet Seiler, rue de la République. La Cédis lui donne alors l’exclusivité de ses transactions à venir sur 5 ans, ce qui, pour démarrer une affaire, est évidemment rassurant pour les banques qui lui accordent alors les prêts nécessaires.
Avec sa bosse du commerce, sa notoriété (ex-conseiller municipal et ex-candidat aux Sénatoriales de 1959), son réseau de connaissances, l’aide de son épouse et le concours de ses 2 plus jeunes fils, le Cabinet Seiler va se développer harmonieusement, aussi grâce aux opérations de marchands de biens. Comme convenu, il rachètera l’appartement à Mr Rapin et les meubles au Dr Laugier, ce qui lui fera dire : ‘’Heureusement que l’on a fait faillite si tôt !’’ Un comble !!!
Madame et Monsieur Nappey, lors de leurs noces d’or, en 1982, devant le Sacré Cœur
Jules Nappey décède le 12 Septembre 1999, d’insuffisance cardiaque et en ayant toutes ses facultés intellectuelles. Son épouse décède le 25 Juillet 2001, elle aussi avec la quasi-totalité de ses facultés et au terme de 32 924 jours sur terre, soit… exactement le même nombre de jours que son mari !!!
Sources : archives départementales, archives familiales, France Horlogère.
Claude et Pierre Nappey



