Le dimanche après-midi 10 octobre 1886 est organisée à Besançon une cérémonie funèbre. Elle est une des plus importantes manifestations que la ville de Besançon a connues.

De quoi s’agit-il ?

Il s’agit de l’inauguration, au cimetière du Champ Brulley (ouvert en 1793), d’un monument en mémoire des 2 179 officiers, sous-officiers, soldats victimes de la guerre de 1870/71 et décédés à Besançon. Tout d’abord inhumés dans les différents cimetières de la ville, en particulier celui des Chaprais (ouvert en 1824), ils sont regroupés dans deux fosses communes. Et en 1886, la Société de secours aux blessés militaires (qui est aujourd’hui la Croix Rouge) décide d’honorer dignement leur mémoire en finançant et érigeant un monument imposant.

 

Carte postale ancienne Mémoirevive Besançon

Le monument à inaugurer

Il est taillé dans une pierre de granit gris récupérée en Suisse, dans un village situé près de Neufchâtel. Ce bloc de pierre imposant provient d’un glacier alpin qui l’a déposée là au pied de la montagne du Jura. Le transport et la taille de cette pierre très dure nécessitent de gros efforts.

Le sculpteur choisi est Joseph Baudrand (1836-1897) auteur d’un Saint Joseph à l’église de la Madeleine, mais également de nombreuses sculptures religieuses au sanctuaire du Mont-Roland. Le musée des Beaux-Arts de Dole, sa ville natale, possède deux œuvres de ce sculpteur.

Pour la conception globale du monument, c’est l’architecte en chef de la ville de Besançon, en cette fin du XIX° siècle, Edouard Gribling, qui est désigné. Il est l’auteur, à Besançon, entre autres des plans de la façade de la faculté des Lettres, rue Mégevand, de celle de la bibliothèque d’étude et de conservation, du Kiosque Granvelle, de l’école de Rivotte, sans oublier l’école de Filles des…Chaprais.

 

Faculté Lettres rue Mégevand. Mémoirevive Besançon

 

Ecole de filles des Chaprais. Mémoirevive Besançon

Le monument a une hauteur de 4,50 m. Il est entouré par une chaîne soutenue aux 4 coins par l’empilement de 4 bombes provenant de l’arsenal de l’école d’artillerie de Besançon.

 

Les 4 bombes empilées aux 4 coins. Photo CHC

Il a fallu, pour les obtenir que le Ministre de la guerre sollicite l’accord du Président de la République ! Mais, il faut souligner que cette autorisation a été obtenue très rapidement. Le maire écrit au Colonel Perruchot, directeur de l’école d’artillerie à Besançon le 23 septembre 1886. Le Colonel lui répond dès le 24 septembre qu’il faut obtenir de toute urgence l’accord du Ministre de la Guerre. Qui lui-même doit effectuer une demande au…Président de la République ! Et dans une dépêche datée du 5 octobre l’autorisation est accordée et signifiée à la mairie le 7 octobre ! Soit trois jours seulement avant la cérémonie !

 

Courrier du colonel Perruchot du 7 octobre 1886. Archives municipales

Cette célérité peut s’expliquer par plusieurs raisons !

D’abord le Président de la République est (depuis 1879 et jusqu’à sa démission en 1887) le franc-comtois Jules Grévy. Cet avocat d’origine jurassienne est considéré comme un vrai Républicain. Et en 1886, le maire de Besançon est Nicolas Bruant, radical socialiste…

Cette proximité géographique et politique a certainement permis d‘accélérer les procédures.

Et n’oublions pas qu’en matière de patriotisme, après cette défaite de 1871 et jusqu’à la Grande guerre, les Républicains de l’époque ne plaisantent pas….

 

La préparation de l’inauguration

Si l’initiative de ce monument ne relève pas de l’autorité municipale, la ville de Besançon soutient et accompagne activement le projet. D’abord avec son architecte en chef qui planifie les travaux concernant la création d’une allée, l’aménagement des abords du monument, le socle du monument. Au conseil municipal du 5 novembre 1886 sont évoquées les dépenses occasionnées par les travaux et acquittées aussitôt pour une somme d’un peu plus de 1200 francs (ce qui représente environ 4 600 € aujourd’hui).

Le premier adjoint au Maire, l’horloger Charles Sandoz est d’autant plus investi dans cette préparation qu’il est un ancien lieutenant des Gardes Mobiles du Doubs.

 

Appel à souscription des anciens officiers du 54°. C. Sandoz était lieutenant

Les services de la mairie identifient et contactent tous les journaux nationaux, régionaux locaux d’où sont originaires les victimes de cette guerre. Et ce, avec un communiqué rédigé en une seule page manuscrite, et reproduit à la machine à alcool.

L’Illustration un journal illustré national à fort tirage publie le 9 octobre le dessin du monument de Besançon.

 

Illustration 1886

Si bien que l’annonce de cet événement est effective dans toute la France et les courriers affluent à la mairie provenant des anciens soldats ayant participé à cette guerre mais aussi des familles des victimes.

Des souscriptions sont lancées dans toute la France afin de commander chez les fleuristes de Besançon des couronnes qui sont le plus souvent en fleurs naturelles (ce qui, à l’époque est très coûteux).

Les listes de souscription de la région sont publiées dans la presse avec le nom des souscripteurs et le montant de leur don.

Ces couronnes sont exposées, la veille de la cérémonie, dans les vitrines de 4 fleuristes de la Grande Rue, provoquant ainsi une forte animation en ville; de nombreux habitants  curieux et patriotes déambulent dans la Boucle. La presse locale en rend compte abondamment. ( voir Le Petit Comtois du 10 octobre 1886).

La compagnie du PLM accorde une réduction de 50% aux anciens militaires sur les billets de train aller et retour afin leur permettre de se rendre à Besançon. D’autres compagnies accordent également des réductions, voire la gratuité aux membres des diverses délégations.

 

Lettre compagnie PLM accordant demi-tarifs sur les prix des billets de train. Archives municipales

Devant cet afflux de population, la mairie de Besançon décrète des mesures d’ordre public assez drastiques. Les délégations qui participeront au cortège officiel sont réduites. Par exemple, les délégations des départements sont limitées, dans le cortège officiel,  à 5 représentants.

 

 

Toutes les salles de l’Hôtel de ville sont réquisitionnées afin d’accueillir, avant le défilé, chaque délégation.

La composition et l’ordre du défilé du cortège officiel est établi et un plan de positionnement de chacun et chacune, dans le cimetière, est dressé selon un ordre très protocolaire.

 

Archives municipales

Le cimetière est fermé au public dès le matin et ne sera ouvert qu’à l’arrivée du cortège. La population est invitée à se masser sur les trottoirs de l’itinéraire du cortège puis, faute de place au cimetière, à se rassembler dans les rues tout autour .

L’inauguration du Dimanche 10 octobre

Il a plu le matin, mais le ciel est dégagé dès midi, augurant une forte participation populaire et patriotique. Dès 13h, les divers détachements de la garnison se rendent en armes, musique en tête au Champ Brulley où ils occupent leurs positions.

Les autorités et délégations officielles sont accueillies également dès 13h à l’Hôtel de ville. Et le cortège démarre à 13h50 de la place du 4 septembre (1870, aujourd’hui place du 8 septembre 1944). Par la rue Saint-Pierre (actuelle rue de la République), il se rend directement au Champ Brulley en empruntant l’avenue Fontaine-Argent.

En tête, la musique des sapeurs-pompiers suivie des parents des défunts,  des élus et corps officiels. 22 groupes se succèdent en bon ordre. Ce qui représente plus de 1 500 personnes.

La foule rangée sur les trottoirs est recueillie. Beaucoup de maisons arborent le drapeau tricolore garni d’un crêpe.

Au Champ Brulley, drapeaux et oriflammes sont également cravatés de crêpe et les tambours battent « Aux Champs ». Les différents groupes prennent place aux emplacements indiqués.

 

Plan du cimetière pour la cérémonie Archives municipales

On remarque une forte participation des Dames des Ambulances, plus de 110 femmes face à 80 officiers et 50 sous-officiers. La présence de ces Dames dont la conduite a été exemplaire dans le secours aux militaires malades ou blessés durant cette guerre, n’empêche par les orateurs qui se succèdent de commencer leur discours par cette apostrophe « Messieurs ».

Intervient tout d’abord M. Albert Jacquard, Président de la Société de secours aux blessés, à l’origine de cette initiative ; puis le maire de Besançon, Nicolas Bruant lui succède ; vient ensuite le Préfet du Doubs (M. Jabouille) ; puis le sous-secrétaire d’Etat au Ministère de l’Intérieur (M. Bernard) et enfin le Général Wolf commandant le 7° corps d’armée. Mais, avant le discours du général, est interprétée la marche funèbre de Chopin par les 300 musiciens regroupés au cimetière. Ce qui représente, selon la Maire, une « masse musicale » considérable permettant à la foule massée autour du cimetière d’entendre les deux marches funèbres interprétées et l’hymne national.

Le cimetière, après la cérémonie, reste ouvert jusqu’à la nuit afin que la population puisse défiler devant le monument.

Autres manifestations patriotiques et conclusion

Il faut replacer cette cérémonie patriotique dans le contexte de l’époque. Même si la guerre est terminée depuis 15 ans, le souvenir de ces soldats décédés à Besançon, parfois dans la rue, au cœur d’un hiver particulièrement rigoureux auquel ne sont pas habitués les soldats du sud de la France, ce souvenir reste vivace.

Et, compte tenu de la défaite de la France dans cette guerre, les sentiments patriotiques des français sont exacerbés par la perte de l’Alsace et de la Moselle. Il nous faut la reconquérir à tout prix !

Les Républicains alors majoritaires en France, depuis peu, détenteurs de tous les leviers du pouvoir, veulent le consolider  en affichant un patriotisme qui veut égaler voire surpasser celui des nationalistes classés à Droite.

Ainsi deux autres événements permettront de renouveler ce type de manifestation patriotique , à Besançon, avant la Première Guerre Mondiale.

Le 14 août 1893, c’est l’inauguration du livre d’airain du monument, constitué de feuilles métalliques gravées avec les noms des 2 179 officiers, sous-officiers et soldats inhumés. Lors de l’inauguration du monument, en 1886, un tube de plomb a été scellé dans le socle. Ce tube contient le procès-verbal de l’inauguration du monument et la liste des victimes. Le livre d’airain permet aux habitants d’ouvrir ce coffre scellé et de retrouver ainsi ,en tournant ces pages métalliques, de prendre connaissance des noms des victimes dûment répertoriées.

 

Les victimes du Doubs et du Jura inscrites dans le livre d’airain. Gallica

Lors de la restauration du monument, en 2021, ce tube a été retrouvé par M. Gilles Champion et confié à la Bibliothèque d’étude et de conservation de Besançon.

Quant au livre d’airain, les 12 feuilles d’origine sont désormais conservées au Musée du Temps. Et ce, grâce à M. Lionel Estavoyer, historien bien connu à Besançon pour ses nombreux ouvrages savants sur la ville. Il était alors le conseiller en matière de patrimoine du maire Jean-Louis Fousseret.

Aujourd’hui, seules des reproductions sont contenues dans ce coffre cadenassé.

Cette inauguration du Livre d’airain est l’occasion d’une nouvelle manifestation patriotique populaire d’une grande ampleur, ponctuée par de nombreux discours, dont celui du représentant des conscrits de la classe 1892 qui déclare :
« La France a repris aujourd’hui son rang de première nation de l’Europe, notre belle et grande armée permet d’envisager l’avenir avec confiance. Mais si de nouveau la patrie était en danger, nous, soldats de vingt ans après, jurons sur les cendres de ces braves, de verser notre sang pour les venger et reconquérir nos belles provinces qui gémissent sous le joug de l’étranger ».

Le 5 novembre 1899, c’est le transfert de 5 soldats de cette guerre de 1870 morts et enterrés dans le cimetière de la commune de Morre. Ce qui, de nouveau, donne lieu à une manifestation imposante, immortalisée par les premières cartes postales.

 

 

Enfin n’oublions pas la date du 10 octobre 2021, date choisie après l’épisode du COVID, afin de célébrer les 150 ans de la fin de cette guerre de 1870/71, au cours d’une cérémonie officielle initiée par le Souvenir Français.

 

Livret pour le 150° anniversaire de la fin de la guerre de 1871 édité par la mairie et le Souvenir Français

« L’Histoire et le devoir de Mémoire restent indissociables, n’oublions jamais. »

 

 

Sources : Archives municipales ; Mémoirevive Besançon ; Gallica BNF.
J.C.G.