LA COMMUNE LIBRE DES CHAPRAIS

 

Tout semble indiqué dans l’en-tête du papier à lettres officielle de la Commune Libre des Chaprais qui possède un comité des fêtes avec comme devise : bonté et gaieté ; faire le bien en amusant.

Avec un écusson officiel : un chat muni de jumelles de théâtre. Pourquoi ? Parce qu’avec ces jumelles, on voit le chat… près…. Il fallait y songer !

 

Annonce création Le Petit Comtois 31 janvier 1930

 

Cette Commune libre constituée dès le début de l’année 1930 invite la population à élire son maire dès le dimanche 2 février à 11 heures lors d’un vote public place de la Liberté.

Cette élection, le quotidien local Le Petit Comtois en rend compte à la « une » de son édition du 3 février 1930.

 

 

Aussitôt élu, le maire arrête toute une série de décisions qui précisent les devoirs de ses concitoyens chapraisiens.

 

 

Et dans l’édition du Petit Comtois du 3 février 1930, plus d’une page de publicités concernant les commerçants et artisans des Chaprais est publiée rappelant le devoir du peuple des Chaprais est de fréquenter ces commerces et d’utiliser les services du quartier.

 

Paru dans Le Petit Comtois du 3 février 1930

 

 Suite Petit Comtois 3 février 1930

 

Le nouveau maire des Chaprais élu est donc Etienne VIEILLE : s’agit-il du peintre qui habite 4 rue du Cercle, à proximité immédiate de la Mairerie qui remplace le temps des fêtes du quartier, le Café du Cercle, 37 rue de Belfort, au coin de la rue du Cercle ?

Un banquet réunit alors plus de 200 convives avec la participation du maire de la ville voisine, Besançon : Charles Siffert et le maire de la commune de Chalezeule.

Le nouveau maire rappelle dans son discours que «  tout Chapraisien bien né doit n’avoir qu’une idée : la grandeur et la prospérité de son quartier ».

 

Le maire Etienne Vieille

 

 

Dès le mois de janvier 1931, la Commune libre organise une matinée récréative pour les enfants, au cinéma ALCA rue des Chaprais et un bal pour les adultes.

 

Cinéma, spectacle pour les petits et bals au Café Français et au Terrass Hôtel pour les grands

Dans les années 1930, chaque année, la Commune libre va organiser des festivités dans le quartier, le plus souvent fin août ou début septembre afin de célébrer la saint Fiacre, le patron des maraîchers qui furent si nombreux aux Chaprais.

 

Défilé avec char de la mairerie tiré par un cheval

 

Train du plaisir

 

La fanfare bigotphonique

 

Et en 1936, en pleine crise internationale entre l’Italie et l’Ethiopie, La Commune libre annonce qu’elle a réussi là où la Société des Nations a échoué : réunir les frères ennemis, l’empereur d’Ethiopie et Mussolini.

 

Les 2 invités de la Commune libre devant le café du Cercle, 37 rue de Belfort

 

Courrier du 26 août 1936 à la mairie : »..il n’y aura rien de blessant ni d’ironique contre aucune de ces deux personnalités ni de leur pays »….

 

Durant la seconde guerre mondiale, le comité des fêtes de la commune libre se transforme en comité de guerre. Son objectif, venir en aide aux soldats mobilisés, puis aux soldats prisonniers. Avec l’autorisation de la mairie, des petites boîtes sont déposées chez les commerçants du quartier afin de recueillir de l’argent. Les commerçants sont invités à donner des marchandises utiles soldats.

Un cahier est tenu recensant avec rigueur et précision toutes les sommes et aides reçues et les destinataires de ces dons.

Le président de ce comité de guerre est M. Félix Prost, gérant du Petit Comtois, libraire rue des Chaprais et habitant la rue Charles Fourrier.

 

 

Dès 1945, nous apprend la presse, la Commune libre reprend du service. Et annonce l’arrivée en gare Vitte de M. Moustachu, le grand chasseur d’éléphants qui revient au pays natal, avec son éléphant.

 

Le Comtois 30 août 1945

 

La Commune libre et son comité des fêtes vont alors rencontrer de grands succès avec , dès 1945, l’élection d’un nouveau maire des Chaprais, M. Marcel Thévenot, plus connu sous son nom d’artiste amateur Daniels…

Il habite au n° 26 de l’avenue Carnot mais exerce la fonction de menuisier 8 rue du Grand Charmont à Battant.

Ce qui explique qu’il jouera souvent dans le spectacle de la crèche de Battant. Sa fille unique qui vit dans le Sud de la France, nous a joint par téléphone pour nous parler de son père et nous a rapporté l’anecdote suivante :

Lors d’une matinée récréative organisée par ce comité des fêtes, au cinéma Rex, une tambola avait été organisée avec comme premier prix une montre. Le hasard fait que ce fut sa fille qui décrocha le gros lot, cette montre! Mais son père est alors intervenu pour remettre la montre au tirage car il ne voulait pas être accusé d’avoir favorisé sa fille ! Cette dernière regrette toujours de n’avoir pas gagné cette montre….

 

Le célèbre Daniel’s maire des Chaprais

 

 

Le menuisier Marcel Thévenot, alias Daniel’s dans son atelier en 1959 à Battant, Photo B. Faille Mémoire vive

 

Daniel’s à la crèche de Battant en 1961

 

Toujours à Battant en janvier 1962

 

Parmi les nombreuses remarquables festivités organisées, relevons cette parodie de l’arrivée d’un Président de la République à la gare Viotte : en fait le train est parti de la gare de Saône décorée comme un train présidentiel et quelques milliers de personnes réunies lui font un accueil triomphal.

Ou encore cette traversée des Chaprais à la nage : non il ne s’agit pas de nager dans le Doubs, mais bien de nager dans tout le quartier des Chaprais. Pour cela la brasserie Gangloff a prêtée l’un de ses camions de livraison. Sur le plateau arrière un baquet rempli d’eau a été déposé et un nageur s’agite dans ce baquet tandis que le camion fait le tour du quartier vivement applaudi par les badauds.

Et puis, sans oublier bien sûr, la pêche à la truite dans les bassins de la fontaine Flore aujourd’hui disparue.

Difficile de dater la fin exacte de la commune libre : fin des années 60 ? L époque n’était déjà plus aux grosses rigolades !

Au-delà de l’amusement et des divertissements promus par la Commune libre des Chaprais, il semble légitime de se poser la question de son orientation politique.

Ne s’agit-il pas là en effet d’une création des radicaux-socialistes, par définition très anticléricaux ,pour tenter de limiter l’influence de la paroisse avec l’association l’Aiglon (voir l’article par ailleurs sur ce site concernant cette association). Car les activités de l’Aiglon rencontrent un succès certain dans le quartier.

Le chant de l’Aiglon remanié ne fait-il pas écho à cette lutte d’influence proclamant fièrement :

V’là l’Aiglon qui passe

Laissez-lui la place…

Ces paroles font-elles écho à des incidents qui opposèrent les jeunes de l’Aiglon, lors d’un défilé, aux jeunes communistes à Battant ?

Plusieurs signes peuvent être considérés comme des indicateurs de ce conflit larvé entre ces deux associations aux Chaprais. Tout d’abord la fanfare créée est baptisée « bigotphonique »… Y a-t-il là une volonté de se moquer des « bigots » de la paroisse ?

Le maire radical Charles Siffert s’empresse de répondre à l’invitation de la Commune Libre lors de sa création en 1930.

Le Petit Comtois apporte un soutien manifeste à la Commune libre. Et annonce à la « une » sa création. Ce qui n’est pas le cas du quotidien classé à droite, défenseur des idées catholiques L’Eclair Comtois qui préfère, dans son édition du 3 février 1930, consacrer un article à l’assemblée générale des Officiers de réserve.

Enfin, le comité des fêtes de la Commune est présidé avant et pendant la guerre par Félix Prost, gérant du Petit Comtois, radical puis socialiste après la seconde guerre mondiale : il devient alors un des gérants du journal Le Comtois.

Après la guerre, même si les radicaux ne sont plus à la tête de la ville, Jean-Minjoz, le premier maire socialiste de la ville s’aventure dans ce combat anticlérical en interdisant la procession en ville lors de la fête Dieu le 10 juin 1945. « Une maladresse qui coûtera cher.. » écrit M. Joseph Pinard, historien, dans le livre qu’il a consacré à Louis et Jean Minjoz publié aux éditions Cêtre.

Monseigneur Dubourg décide de passer outre indique notre historien. Et il poursuit :

« Il faut dire que le rite n’avait pas qu’une dimension religieuse, il y avait un côté spectacle : tout au long du parcours, dans des rues du cœur de la Boucle, de nombreux couvents et beaucoup de demeures particulières rivalisaient dans le fleurissement des tentures, des tapisseries de toutes couleurs ornaient les façades, des reposoirs richement décorés jalonnaient le circuit. Et il y avait le cortège chamarré, précédé par le Suisse en grand costume, le dais magnifique abritant l’archevêque qui portait le riche ostensoir -une pièce d’orfèvrerie de grande valeur- avec en son cœur l’hostie du Saint-Sacrement. Suivaient les petits séminaristes de la Maîtrise qui, de façon synchronisée, jetaient des pétales de fleurs. La foule des fidèles, peut-être grisés par le nombre, reprenait à pleins poumons les cantiques populaires et l’hymne du jour « Lauda Jérusalem dominum ; Lauda deum tuum, Sion », « Loue ton Dieu, Jérusalem ». Plus de 10 000 personnes avaient participé à la procession avec en tête de cortège les rescapés de la déportation… »

Après la guerre, l’élection au poste de maire des Chaprais de Marcel Thévenot dit Daniel’s n’est-il pas le signe d’un apaisement de ces tensions dans la mesure où Daniel’s participe au spectacle de la crèche de Battant ?

Ce ne sont là que des hypothèses qu’il faudrait confirmer par une étude plus minutieuse des rapports entre ces deux associations emblématiques du quartier des Chaprais.

N’hésitez pas à communiquer vos commentaires et analyses à ce sujet en nous écrivant à notre adresse mail. Nous ne manquerons pas de publier ceux-ci. Merci

Source : archives municipales ; Bulletin paroissial de Saint-Martin des Chaprais ; presse locale ; site Mémoire Vive Besançon.

J.C.G.