Histoire de la place Flore et de sa sculpture

 

Elle trône toujours, aux Chaprais, sur sa place éponyme, véritable emblème du quartier des Chaprais. Mais cette représentation de la déesse Flore par le sculpteur Just Becquet est destinée, à l’origine, à l’ornementation d’une fontaine. Elle est alors placée sur un piédestal !

Dès le printemps 1874, Gustave OUDET ; alors maire de Besançon a l’idée d’une fontaine décorative monumentale aux Chaprais en  l’honneur de son ami conseiller municipal Adolphe Veil-Picard, banquier de son état et généreux donateur de sommes considérables tant  pour les grands travaux d’édilité comme l’on dit alors, que pour les écoles, bibliothèques et sociétés de bienfaisance. Il veut ainsi, au nom de la ville, remercier ce grand homme des dons qu’il a faits pour que l’eau potable soit conduite aux Chaprais mais aussi à Saint-Claude et Saint Ferjeux.

 

Adolphe Veil-Picard banquier, bienfaiteur

 

Dès le mois suivant cette proposition, un comité se met en place aux Chaprais afin de lancer une souscription publique. Le 30 août 1874, la souscription publique est close puisqu’elle a atteint ses objectifs.

L’affaire semble en bonne voie … mais c’est une voie….d’eau…. Car  il faudra recourir à plusieurs appels à concours. Gustave est même accusé d’accointances avec un architecte….parisien !  La honte ! Un crime !

Cependant le 18 janvier 1884, après bien des péripéties, le conseil municipal vote le projet. Les crédits s’élèvent à 1650 F. Somme à  laquelle s’ajoute l’argent collecté par souscription : c’est le conseiller municipal Victor Delavelle, notaire  qui a cet argent en dépôt, fruit de la souscription publique.

Les travaux devant être entrepris à bref délai, le maire est autorisé à passer un marché de gré à gré.

Les architectes sont  enfin choisis : il s’agit d’Etienne-Bernard Saint Ginest, architecte du département du Doubs et Emile Dampenon architecte municipal. La décoration, en haut d’une colonne, de la déesse Flore est réalisée par Just Becquet (1829-1907). Sa lettre de remerciements du sculpteur, adressée au maire, est lue au conseil municipal d’avril 1884).

 

 

Une borne d’alimentation en eau potable  est prévue devant la fontaine, comme vous pourrez le voir sur 2 des 3 cartes postales anciennes agrandies que nous faisons circuler parmi vous.

Elle est alors inaugurée le 31 août 1884. C’est un dimanche et il fait beau !

La ville de Besançon compte alors un peu plus 56 000 habitants et les Chaprais 5 000.

Voici quelques éléments de contexte puisés dans la presse de l’époque.

– Tout d’abord le même jour, le 31 août 1884, est annoncée la kermesse bisontine…à Chamars…

Bal et piste de patinage ! L’entrée est à 50 centimes pour le cavalier et sa dame comme il est précisé.

– La maison Calame de la rue des Chaprais, ( car le nom d’avenue Carnot ne sera donnée que 10 ans plus tard : il a fallu attendre que le Président de la République Sadi Carnot se fasse assassiner à Lyon le 25 juin 1894 pour que la ville rebaptise cette voie de son nom….), donc la maison Calame  annonce une vente, occasion rare, dit-elle, de 100 plants d’eucalyptus. L’annonce précise :

Cette plante préserve des fièvres et des épidémies. Elle est recommandée par les autorités scientifiques et médicales…

 

 

Cet argument devait avoir du poids auprès des bisontins encore traumatisés par l’épidémie de choléra de 1856/57 qui avait fait à Besançon 261 morts (dont 78 militaires).

Mais il faut croire que les eucalyptus vendus et plantés, n’ont eu aucun effet puisque l’année suivante, en 1885, une épidémie de variole provoque 222 décès en 18 mois et les Chaprais sont frappés par la fièvre typhoïde en 1888/89 !

Ajoutons enfin que ce 31 août 1884 c’est la pose de la première pierre de la basilique Saint-Ferjeux ! Mais il y avait déjà plusieurs mois que les travaux étaient commencés ! Rappelons que cette basilique est l’œuvre de l’architecte Alfred  Ducas qui avait concouru pour le projet de notre fontaine. Projet non retenu.

 

Alfred Ducas (1827-1898) archives municipales

 

Et puis catastrophe ! Non la fontaine ne fuit pas !…

C’est au conseil municipal de la ville que ça fuit ! A tel point que le maire, Victor Delavelle qui a succédé à Gustave Oudet en 1881 démissionne… Il est mis en cause dans des affaires de concussion à propos de travaux de voierie. De plus la rumeur circule : s’il y a des travaux aux Chaprais, c’est parce qu’il est propriétaire de terrains dans notre quartier…Donc, bien que blanchi par une commission d’enquête qui révèle d’étranges mœurs dans le service de voierie de la ville qui semble faire ce que bon lui semble, notre Victor va maintenir sa décision tout en restant en place jusqu’aux élections nécessaires afin d’élire une nouvelle équipe ;la plupart des adjoints de Victor, solidaires de leur maire ont également démissionné…

De ce fait, le sénateur Oudet invité par Victor Delavelle à faire un discours pour cette inauguration…minaude et ne veut pas s’y rendre si son ami Victor n’en est point…Mais Victor tient parole et vient, semble-t-il à pied, avec toute l’équipe municipale, jusqu’au carrefour de la Cassotte puisque c’est ainsi qu’est encore nommé cet endroit en 1884.

La cérémonie se déroule en début d’après-midi. C’est la fête aux Chaprais toute la journée et tard dans la nuit. La fête du quartier, non pour fêter Flore….encore que…mais pour fêter Saint Fiacre qui est, comme vous le savez,  le patron des jardiniers. Et les maraichers sont encore nombreux aux Chaprais à cette date ! Même si leur importance a déjà fortement diminué.

 

 

Notre Sénateur prononce un discours relatant les bienfaits d’Adolphe Veil-Picard, même si la fontaine ne portera pas son nom. Car il est mort en 1877 et la municipalité reconnaissante a aussitôt rebaptisé de son nom le quai d’Arènes, quai Veil Picard parce qu’il en a financé les travaux.

On offre un superbe bouquet de fleurs composé de roses et de glaïeuls au sénateur. Qui l’offre à Victor Delavelle afin d’honorer son ami maire ; qui décide aussitôt qu’il doit être placé sur la table du banquet que la ville organise pour…honorer Gustave Oudet….

Malheureusement, dans la presse régionale, un événement vient éclipser l’éclat de cette journée ! En effet, c’est la fête à Belfort qui fait la une des journaux ! Parce qu’on y a inauguré un monument à la gloire du capitaine Denfert Rochereau et…d’Auguste Thiers qui visiblement a su effacer dans la conscience collective son rôle de sabreur des insurgés de la Commune de Paris…

 

 

Nicolas Bruand va succéder à Delavelle et l’eau va s’écouler sans problème dans notre fontaine. Ce qui n’est pas le cas pour celle de la place de l’état major, aujourd’hui place Jean Cornet. Bien que la décision de l’édifier ait été prise au même conseil municipal, les travaux traînent….

Printemps 1897, grosse surprise pour Flore, un tramway électrique passe à ses pieds pour rejoindre la gare Viotte. Et très rapidement une ligne nouvelle de 86,70 mètres conduit les bisontins de la place Flore au cimetière des Chaprais . Elle emprunte une petite partie de la rue de Belfort puis la rue de l’Eglise. Le terminus est devant l’entrée du cimetière de la rue de l’Eglise. Ce tracé sera par la suite supprimé, du fait de la faible fréquentation de la ligne et le tram ira tout droit rue de Belfort. Terminus après le pont qui enjambe le chemin de fer près de l’école des Chaprais.

 

 

Le tram place Flore (archives municipales)

 

La population des Chaprais en cette fin de  siècle est de plus de 6 500 habitants alors que les chiffres stagnent pour la ville autour de 56 000.

Jeudi 24 décembre 1908, Flore assiste à un accident de tram avenue Carnot en face de la rue de la Cassotte. La rame qui descend à toute allure de la gare n’a plus de frein. La voiture déraille à l’aiguillage, détériore 2 devantures de 2 commerces du n° 31 et se couche sur le flanc. Il y a là le restaurant Kopp avec ses  4 clients présents. Il est alors 13h 30 ; ils ne sont pas blessés mais ont l’appétit coupé et partent sans payer. Et le restaurateur M. Kopp de se lamenter devant sa vitrine brisée et ses clients partis…C’est moi qui é…coppe….

Fin décembre 1941, juste avant noël : nouvelle catastrophe aux Chaprais ! Flore est arrachée de sa colonne juchée sur sa fontaine. Comme d’autres sculptures et monuments en bronze de Besançon ! Entre autres le monument à la gloire de Proudhon au rond point des Bains, ou le marquis Jouffroy d’Abbans devant l’église de la Madeleine.

L’Occupant Allemand exige de l’Etat Français dirigé par le  Maréchal Pétain des métaux non ferreux pour son industrie de guerre. Il laisse le soin à l’État français de les lui fournir. Une commission est réunie en préfecture pour dresser la liste des sculptures qui doivent être refondues. Les Allemands n’y siègent pas….La commission  essaie d’en sauver quelques unes…Mais l’ordre  tombe, enlevez moi tout ça. Nous allons vous les payer suivant leur poids. Et avec cet argent vous pourrez faire des répliques en pierre si vous le souhaitez…Pour ce faire, , Flore est envoyée à la fonderie Houdemont à côté de Nancy .

Mais la population s’émeut de voir des socles vides. Il en est débattu au conseil municipal de janvier 1942 et finalement Flore nous est rendue. Pourquoi ? Parce qu’elle est creuse notre déesse….et donc de peu de poids. Le monument à Louis Pergaud, dû au grand sculpteur Antoine Bourdelle, est également rendu : sa fille Rhodia s’est beaucoup démenée à Paris pour cela….

Et l’on va récupérer Flore à Houdemont. Mais il faut attendre l’année 1943 pour que Flore rejoigne sa colonne. Pour le monument à la gloire de Pergaud au parc Micaud, ce sera après la guerre.

Autre date importante le jeudi 25 décembre 1952 : le tramway disparaît du paysage bisontin. Un beau ou un mauvais cadeau de noël pour les bisontins ? « Je ne voudrais pas que l’on pleure sur ce fait, au contraire… écrit alors un journaliste. Si un décès fut attendu avec impatience, c’est bien celui de nos vieux tacots démodés, usés, n’en pouvant plus, et constituant un danger public permanent.

Le tram faisait réellement figure de cercueils roulants ».

Il faut rappeler que lors de la seconde guerre mondiale, les ponts de Besançon conduisant à la Boucle ont d’abord été détruits par l’armée française lors de sa retraite en juin 1940.

Le bombardement de la gare Viotte par la RAF britannique dans la nuit du 16 au 17 juillet 1943 a provoqué des dégâts importants au dépôt de trams de la rue Isenbart.

Les ponts, reconstruits sommairement pour certains, sous l’Occupation, sont détruits, à leur tour, par les  Allemands  lors de leur retraite début septembre 1944.

Si bien que jusqu’à sa disparition, le tram n’est jamais retourné dans la Boucle….

En 1952,  2 lignes de tram seulement sont encore en fonction : Saint-Claude-Les Bains-place Jouffroy ;  et  Saint-Ferjeux-les Chaprais.

Flore a donc vu passer la dernière rame et assisté à la mort du tram !

Voici ce qu’écrivait le quotidien Le Comtois dans son édition du 27 décembre 1952

Lorsque, avant-hier soir, le tramway des Chaprais atteignit le terminus de la rue de Belfort, à hauteur du pont, le wattman demeura figé devant ses manuels.

À droite, sur le trottoir, gisait un splendide cercueil long de 50 cm. Sur ce cercueil, parfaitement bâti, menuisé, raboté et verni, on avait placé une gerbe de fleurs (des chrysanthèmes) et un message funèbre, écrit de la plus belle main.

Cette fois, c’en était bien fini. Le tramway effectuait son ultime voyage.

Alors, tristement, stoïquement, l’employé retourna son contrôlait.

Les étincelles qui jaillissaient au contact de la perche et du fil semblait un feu d’artifice.

La voiture redescendit la rue de Belfort et l’avenue Carnot.

Rue Isenbart, la porte du cimetière l’attendait grande ouverte !

Vous verrez qu’il y aura tout de même des âmes sensibles pour le regretter, le Tram.

Signé : Le chien écrasé

 

Bien sûr, la fontaine Flore est toujours présente. Mais cela ne dure pas.

Au conseil municipal du 26 juillet 1954 il est déclaré « …il  faut se résoudre à supprimer la fontaine de la place Flore pour permettre les travaux d’aménagement de cette place… ». La date est fixée à l’automne 1954.

 

 

Il est alors suggéré : un sens giratoire, des WC  souterrains, un jet d’eau mais ce dernier projet ne peut voir le jour puisque un autre, celui d’un jet d’eau lumineux à la pointe de l’île aux moineaux s’avère susceptible de concurrencer celui de… Genève…

Le conseil municipal du 28 mars 1955 manifeste sa volonté de réinstaller la déesse Flore dans un quartier extérieur à la Boucle.

Lieu choisi : place des Tilleuls, à Palente,  côté rue des Roses.

 

Flore place des Tilleuls à Palente

« Elle sera remontée sur la colonne y compris son pied et sa corniche qui surplombait la fontaine des Chaprais ».

Coût 120 00 F. Adopté à l’unanimité.

Et la place Flore désormais sans Flore change : les promoteurs construisent et remplacent les vieilles bâtisses par des immeubles. Cependant près de la rue de la Cassotte, dans les années 60, le boucher  Hézard, fait de la résistance. Mais la pression est trop grande il est indemnisé et la maison rasée.

 

Place Flore et la boucherie Hézard 1960

 

Pendant ce temps Flore semble s’étioler sur sa place des Tilleuls à Palente transformée en parking.

Tandis que les Chapraisiens ne font toujours pas leur deuil de leur statue emblématique. Le directeur de cabinet du maire, dans les années 80, nous indiquait que chaque fois qu’il venait aux Chaprais, la question du retour de Flore lui était posée. Mais il faudra attendre l’année 1999 pour qu’elle rejoigne enfin sa place éponyme avec un aménagement conçu par la ville : des traverses de chemin de fer entourent la colonne de la statue afin de créer un jardin fleuri qui deviendra vite exubérant.

 

 

 

Cette réinstallation est  à l’initiative du comité de quartier, dirigé alors par M. Ponçot,  malheureusement aujourd’hui disparu.

Puis début de l’année 2012 (12 janvier), Flore doit quitter sa place du fait des travaux pour un nouveau tram annoncé. Elle est expédiée à Ornans dans l’atelier   de Laure Obérer pour un lifting complet.

 

Enlèvement de Flore en 2012

 

Flore en restauration avec Laure Oberer

 

Et le 18 avril 2012, elle est fixée place de la Liberté en attendant sa réinstallation ici. Les enfants du quartier l’appelaient alors la statue…. de la Liberté.

 

Flore fleuri eplace de la Liberté

 

Le grand retour : elle tient à saluer l’arrivée du tram !

Elle est enfin réinstallée place Flore, juste avant les fêtes le 18 décembre 2013 alors que les abords ne sont pas totalement terminés.

 

La réinstallation de Flore

 

Car la première rame d’essai du nouveau tram doit arriver  le 15 janvier 2014 ! Flore veut être là ! Et elle l’est….

Le 26 avril 2014 : le Conseil Consultatif des Habitants du quartier  fête Flore et le printemps, en présence du Maire J.L. Fousseret

 

Le maire Jean-Louis Fousseret lors de réinstallation de Flore

 

Et à la  fin du mois d’août 2014, il y a 10 ans, le tram nouveau arrive.

La place Flore, comme les lignes de tram net ses stations est désormais administrée par Grand Besançon Métropole.

 

La place Flore aujourd’hui

 

Photo Alain Prêtre

Sources : archives municipales; Mémoire Vive Besançon; M. Christian Mourey. 

J.C.G.