
Jusqu’à la fin du XVIII° siècle, les morts sont inhumés dans des cimetières situés autour des églises. Et les personnalités pouvaient être enterrées dans les églises mêmes. Le 10 mars 1776, une Déclaration du roi est publiée concernant les inhumations : si l’autorisation est donnée de continuer à enterrer des personnalités dans les églises, la majorité doit l’être dans les cimetières voisins, voire hors les murs de la ville ou du village.
En mai 1791, il est décidé de supprimer les cimetières en ville : ils doivent alors être situés en dehors du périmètre urbain.
C’est ainsi que la municipalité de Besançon décide lors d’une délibération du 31 décembre 1792 d’acheter 5 journaux de terre au sieur Athalin pour la somme de 9 500 livres.

A noter l’orthographe du nom du cimetière ainsi que sa situation géographique « aux Chaprais »
« Champ Brulé, situé lieudit aux Chaprais… » est-il précisé dans cette délibération du conseil municipal de l’époque. Par la suite, le cimetière fut appelé « Champ Bruley », avec un seul l en référence au premier propriétaire (?) avant cet achat au sieur Athalin. Mais Gaston Coindre dans « Mon vieux Besançon » ne s’est pas trompé en rectifiant l’orthographe Brulley avec deux l…Un certain Samson Brulley né à Gray en 1580 décédé après 1622 a d’ailleurs peint, sur bois, une vue de Besançon à vol d’oiseau en 1615 que l’on peut admirer au musée du Temps de Besançon. Voir http://deartibussequanis.fr/xvii/brulley.php
Le choix du terrain, certes situé en dehors de la ville est loin d’être judicieux : ce terrain en pente, argileux est parcouru par plusieurs sources. D’ailleurs sur le plan relief de 1722 il apparaît planté de peupliers : ce qui témoigne de l’humidité de cette parcelle !

Maquette de 1722 Mémoirevive Besançon
Le cimetière est ouvert au mois de septembre 1793 et les problèmes s’accumulent très vite. Tout d’abord des problèmes d’hygiène soulevés par les riverains, ce qui conduit à une inspection des lieux.

Rapport d’inspection du cimetière en 1793 (archives municipales)
Voici des extraits de ce rapport des citoyens Ferrand et Danget
« D’après une dénonciation faite à la Société dans sa séance du 15 octobre portant qu’un particulier avait vu au cimetière du champ brûlé des linceuls qui paraissaient être la dépouille des morts, à la nommer de commissaires soussignés pour vérifier ce fait et en faire rapport à la Société.
D’après cette délibération nous sommes allés au cimetière où nous nous sommes informés du fait dénoncé à différentes personnes qui nous ont répondu ne pas en être instruites. Nous aurions pu borner là nos recherches et notre mission, mais animés du bien public et désirant être utile à nos concitoyens nous avons cru pouvoir aller plus loin dans nos informations et nous sommes allés chez plusieurs particuliers qui ont une demeure dans les environs. Tous se sont plaints du peu de soins, du peu de décence avec lesquels on traitait les morts, de l’air infect qu’ils respiraient, il n’ose même plus boire l’eau du ruisseau craignant qu’elle ne fût infestée de miasmes putrides.
Nous sommes ensuite entrés dans l’enceinte du cimetière. Nous avons vu une fausse d’une dimension extraordinaire : elle avait 24 pieds de longueur (7,838 m ?), 13 de largeur (4,245 m) et huit de profondeur (2,612 m). Étonnés de la grandeur de cette fausse et imaginant un tel espace rempli de cadavres cumulés les uns sur les autres nous avons senti qu’un pareil entassement pouvait devenir un foyer infesté de maladies de toutes espèces ; nos craintes se sont réalisées à l’aspect d’une fosse de Paris dimension à côté de celle que nous avons vue. Elle venait d’être remplie et contenait tous les morts enterrés depuis le commencement de cet établissement jusqu’à ce jour.(1)
Étonnés de l’odeur infecte que cette fausse exhalait, nous avons demandé au fossoyeur à quelle profondeur était le dernier cadavre. Il nous a répondu qu’il était à 15 pouces entre parenthèses (1,06 m) et qu’il devait mettre trois pieds de terre (environ 1 m) dessus. Voulant nous assurer du fait, nous avons fait creuser dans un endroit désigné ni au premier coup de bêche un peu de chaux est apparu et qu’elle a été notre étonnement et notre indignation de voir à six pouces (0,16 m) de profondeur un linceul découvert.
- On évalue le nombre de morts à 15 par jour. Il y a 28 jours que l’on enterre au champ brûlé cela fait 420 cadavres dans une seule fosse. »
Les cadavres, malgré la chaux répandue, décomposent mal, voire glissent sur le terrain.
De plus le cimetière n’est ni clôt, ni gardienné. Et il n’a pas d’église à proximité.
Tous ces éléments expliquent la désaffection des bisontins pour ce cimetière : ils préfèrent inhumer leurs proches dans le petit cimetière de Saint Ferjeux attenant à l’ancienne église (aujourd’hui disparue et remplacée par la basilique actuelle). Puis le cimetière de Saint-Ferjeux bien qu’agrandi, devenant saturé, les inhumations se font dans les villages environnants.

Archives municipales Besançon
Il faudra attendre l’ouverture du cimetière des Chaprais en 1824 pour que les bisontins retrouvent une situation conforme à leurs vœux.
Dans un premier temps, le conseil municipal décide en 1823 que le cimetière du Champ Brulley est réservé fin d’accueillir les personnes décédées dans les hôpitaux civils et militaires.

Délibération conseil municipal du 14 avril 1823
Il est ensuite décidé que le nouveau cimetière des Chaprais concerne les catholiques et celui du Champ Brulley, les protestants ! Il faudra attendre 1881 pour que soit réalisée la laïcisation des cimetières.
Les peupliers du cimetière vont disparaître les uns après les autres, au gré de l’occupation du cimetière. Aujourd’hui il n’en reste que 9 et encore sont-ils situés sur le terrain voisin.

Lors d’une délibération du conseil municipal de Besançon du 29 août 1873, il est décidé de couper une vingtaine de peupliers afin de refaire la voie charretière du pont suspendu, ou pont de fil de fer (actuel pont de la République) datant de 1838. Le bois de peuplier est recommandé plutôt que le chêne utilisé à l’origine. Car les madriers de chêne ont beaucoup souffert d’un trafic passé de 160 colliers (comprendre colliers d’ânes, mulets, chevaux…) à 1 000 colliers, le péage ayant été suspendu (conseil municipal du 25 octobre 1873)….

Aujourd’hui, on peut voir dès l’entrée de ce cimetière, le carré des indigents, à droite, avec ses croix grises.

Ce carré est toujours géré par le centre d’action sociale protestant (CASP).
Au centre, se dresse le monument rénové en 2021, à la mémoire des 2 179 officiers, sous-officiers et soldats victimes de la guerre de 1870/1871. La bataille de janvier 1871 afin de libérer la ville de Belfort assiégée, provoquent de nombreuses victimes dans l’armée de l’Est forte de 100 000 hommes. 12 000 blessés affluent à Besançon : l’hôpital Saint-Jacques est débordé et la ville devient un gigantesque hôpital à ciel ouvert. Les 2 179 morts des suites de leurs blessures ou de leurs maladies sont donc inhumés sous ce monument et de part et d’autre dans les parties aujourd’hui engazonnées.

Archives municipales Besançon

Carte postale ancienne Mémoirevive Besançon

Le monument aujourd’hui
L’allée centrale a été baptisée le 10 octobre 2021 du nom d’Isabelle Febway (1840-1930) en hommage à son inlassable action au service des malades et blessés de cette guerre. A l’âge de 30 ans, elle organise alors, dans des conditions extrêmement difficiles un service d’ambulancières dans lequel s’enrôlent des dizaines de jeunes bisontines. Elle a tenu un journal de ces événements qu’elle a publié sous le titre « La défense de Besançon. Journal d’une ambulancière 1870-1871 ».

BNF Gallica

Plaque à l’entrée du cimetière
Deux monuments funéraires de même style se font face : il s’agit des tombes de deux généreux donateurs à la ville de Besançon, Louis Bersot et Jean Gigoux.
Louis BERSOT (1822-1888)

Tombe de Louis Bersot
François Louis Bersot est né le 4 janvier 1822 à Besançon. Décédé à Besançon le 31 mars 1888.
Son père était horloger.
Nous ne connaissons rien de son enfance savons seulement que tout jeune il devint employé. de la maison BUGNOT-COLLADON, distillerie (auparavant, entreprise de transports ?).
Ce jeune homme était intelligent et travailleur ce qui fait que par suite de ces précieuses qualités il reste attaché à cette maison pendant très longtemps.
Il devint plus tard associé de Monsieur Bugnot : c’est alors qu’il crée à Besançon une grande distillerie qui fut détruite par un incendie considérable dont toute la population se souvient encore. Un grand malheur fut la conséquence de ce sinistre : le fils unique de Monsieur Bugnot resta dans les flammes.
À la suite de cet incendie ils transportèrent leur industrie à Roche situé à quelques kilomètres au nord est de Besançon.
L’organisation de cette usine, qui est aujourd’hui considérable, fut le début réel de leur prospérité, qui n’a fait que s’accroître depuis.
En 1878, M. Bersot fut élu membre du conseil municipal été réélu lors des élections de 1881 1884. Voici ce que l’on peut lire, à son sujet, dans cet éloge funèbre.
« Dans ces assemblées, M. Bersot fut pour tous un collègue bienveillant. Il apporta dans les discussions son expérience des affaires et son opinion prévalut souvent dans un grand nombre de questions. Depuis cette date de 1878, M. Bersot fut nommé administrateur de la banque de France, administrateur de la caisse d’épargne, membre de la chambre de commerce, membre de l’administration de la caisse des écoles, officier d’académie, etc. etc.
Il fut le créateur de la crèche Saint-Paul avec le concours de plusieurs dames des plus honorables. Il attachait une grande importance à cette dernière institution qu’il visitait souvent pour laquelle il avait dépensé de ses deniers, pour agrandissement, une somme d’environ 13 000 Fr. M. Bersot était très obligeant. On ne connaîtra jamais les services qu’il a rendus.
Il a terminé sa vie, une vie de travail pendant laquelle il amassa une grande fortune. Il l’a léguée presque en entier à la ville de Besançon et à ces établissements charitables.
Les devenues ainsi le plus important bienfaiteur de notre cité.
La ville devra prendre les mesures voulues pour établir des marques durables sa reconnaissance. »
Conseil municipal du 31 mars 1888
Mort de M. Bersot
L’adjoint président prononce l’allocution suivante :
« J’ai la douleur d’annoncer au conseil la mort de notre collègue M. Bersot.
Je suis assuré d’être l’interprète de tous en déclarant que nos concitoyens perdent en lui un conseiller intègre et dévoué, elle est pauvre un bienfaiteur.
Bersot suivait avec exactitude nos séances, et ces avis étaient toujours inspirés par un esprit de droiture et d’indépendance.
Il pratiquait la charité sans ostentation et lorsqu’il faisait à l’un de nos établissements de bienfaisance un de ces magnifiques dont qui ont soulagé tant de misères, il ne voulait même pas que, dans cette enceinte, son nom fut prononcé.
Fidèle aux traditions de toute sa vie, il a institué la Ville légataire universelle de tous ses biens, en lui indiquant le mode de répartition de sa fortune entre les institutions charitables qu’il affectionnait le plus.
Je propose au conseil de donner aux funérailles de notre regretté collègue tout l’éclat qu’elle comporte est d’élever sur sa tombe un monument qui perpétuera la mémoire de cet homme de bien, de cet excellent citoyen ».
Les paroles de Monsieur le président reçoivent l’entière approbation du conseil.
Monsieur l’adjoint donne ensuite la parole à Monsieur Lazare Picard, membre du bureau de bienfaisance, ami de M. Bersot, présent à la séance, pour la lecture des dernières volontés du défunt.
Au terme de son testament, M. Bersot lègue sa fortune qu’il estime à 1 416 277 fr. 80 à la ville de Besançon, à charge par elle de supporter tous les frais quelconques afférents à la succession et
1°) de servir 9 200 fr. de rentes viagères à des parents et amis de M. Bersot, désigné dans ledit testament ;
2°) d’acquitter divers relèguent, pour une somme de 844 000 fr.entre autres :
– 120 000 Fr. à l’hospice protestant
– 150 000 Fr. à la crèche Saint-Paul
– 100 000 Fr. à l’hôpital Saint-Jacques
– 250 000 Fr. au bureau de bienfaisance
de la portion libre lui revenant, la ville, d’après les intentions de M. Bersot fera tel usage qu’elle jugera convenable, tant pour les travaux d’utilité publique que pour la construction prévue des écoles de dessin, musique, etc. en vue de laisser le plutôt que faire se pourra, le bâtiment des halles renfermées exclusivement les musées.
Le conseil municipal, considérant que l’importance de la succession est plus que suffisante pour assurer le paiement des divers lègue particulier et la réalisation du vœu exprimé par le défunt invite Monsieur le maire à solliciter l’autorisation de l’accepter au nom de la ville de Besançon.
Le conseil décide quand reconnaissance des largesses de M. Bersot, ses obsèques auront lieu aux frais de la ville avec le plus de solennité possible.
Son monument funéraire est inauguré par la ville le 31 mars 1890, 2 ans après sa mort.
Jean GIGOUX (1806-1894)

Tombe Jean Gigoux
Il est né le 8 janvier 1806 à Besançon. Son père est maréchal-ferrant et…vétérinaire.

Le nom de famille s’écrit alors Gigout
Il a une sœur jumelle, Elise dont on ne sait pas trop ce qu’elle est devenue.
Il suit des cours de dessin à l’école de dessin de Besançon mais son père souhaite qu’il devienne vétérinaire. Lorsqu’il est admis à l’école vétérinaire de Maisons-Alfort, il quitte sa famille afin de vivre de sa passion, la peinture et le dessin. C’est d’ailleurs en qualité d’illustrateur pour des journaux et des livres qu’il se fera connaître.

Jean Gigoux, portrait de Paul Lapret MBA Besançon
Il devient un peintre et lithographe à la mode dans les années 1830. Il est alors considéré comme un romantique attardé. Il reçoit la commande de Clarisse Vigoureux, épouse d’un marchand de draps de Besançon, d’un portrait de Charles Fourier dont elle est devenue une grande disciple.

Portrait de Fourier par J. Gigoux MBA Besançon
Jean Gigoux reçoit également des commandes pour des édifices religieux comme la chapelle Sainte-Geneviève à Saint Germain l’Auxerrois en 1838, la chapelle du Sénat en 1842, etc. Il est Chevalier de la Légion d’Honneur dès 1842 et Officier en 1880.
Il expose régulièrement au salon de 1883 à 1894.
Il reste surtout connu pour les 10 donations à la ville de Besançon qu’il a effectuées de 1867 à 1887. Sa collection personnelle comprend alors quelques 460 tableaux et 3 000 dessins !
Il décède à Paris le 11 décembre 1894 et son corps est alors rapatrié à Besançon.
Bien d’autres personnalités sont inhumées dans ce cimetière qui comporte un jardin du souvenir.

Jardin du souvenir au Champ Brulley
Sur quelques tombes, on peut voir des symboles de la religion protestante : croix calviniste ou croix luthérienne.


Autres personnalités inhumées :
– Charles Léopold Duvernoy (1774-1850) bibliothécaire. Archivage du fond Granvelle
– Jean Minjoz (1904-1987) avocat ancien maire de Besançon de 1945 à 1947 puis de 1953 à 1977

Tombe Jean Minjoz
– Familles horlogères Sandoz, Girod, Maillard-Salin
– Théophile Voirol (1784-1853), général, commandant en chef en Algérie : reproduction colonne Voirol, banlieue d’Alger aujourd’hui détruite, dont la pointe symbolise le point zéro pour distances.

Tombe Théophile Voirol photo B. Faille Mémoirevive Besançon
– Matthieu Miroglio, Pasteur à Besançon de 1814 à 1865
– Ariane Theiller, 24 ans, victime du terrorisme le 13 novembre 2015 lors des attentats au Bataclan.

Cavurne Ariane Theiller
Sources :Mme Theiller; M. Jean-Claude Meu, professeur d’Histoire honoraire; M. Gérard Alexandre, Président de l’association crématiste de Besançon; archives municipales; Mémoire Vive Besançon.
J.C.G.


