Jean-Marie Bressand, auteur de l’article (texte écrit pour le Musée de la Résistance la Déportation de Besançon)

 

 

Il serait plus exact de dire « la source » Casino comme le présente le livre « Le Service de Renseignements 1871 – 1944 » (Plon, éditeur), du général Navarre et d’un groupe d’anciens membres du SR. Ce qui procurera une certaine notoriété à ce modeste réseau bisontin appelé « Casino », ce fut la manne de documents authentiques, A/1 comme on dit dans le métier, qui sortirent de la Cité Universitaire de Besançon où se succédèrent durant toute l’Occupation les Etats-Majors de Division, voire de Corps d’Armée allemands.

 

 

Comme le montreront les documents fournis par Casino, ces unités recevront les documents d’autres Divisions et Corps d’Armée, de l’Etat-Major de l’Armée (OKH) et même du Grand Quartier Général du Führer. On comprendra, alors, pourquoi ces documents – correspondances et télégrammes décodés, secrets (geheim), très secrets (sehr ou streng geheim) – donneront au S.R. clandestin du 2° Bureau français une vue assez large de l’ordre de bataille des unités stationnées en France et au-delà, de leur armement, de leurs mouvements, en particulier vers le front de l’Est, de l’état des réserves, ce qui permettra enfin de compte d’en déduire les intentions de l’ennemi. Dans sa note du 23 avril 1979, le général Georges Pélissier, ex chef du 2° Bureau de l’Etat Major de l’Armée à la Libération, écrira que le réseau « Casino » a été considéré par les Services de Renseignements français et alliés, comme l’un des plus gros fournisseurs de documents concernant les armées allemandes d’occupation de la guerre 1939 – 1945 ».
Pendant près de deux ans, du printemps 1941 à mon arrestation en juin 1943, Casino fournira, semaine après semaine, l’essentiel de ce qui constitue la vie d’une division et de ses rapports multiples au sein de l’armée allemande.

Présentation

Je me présente : appelé sous les drapeaux en novembre 1939 – j’avais 20 ans – je fais mes classes à Dijon au Dépôt d’Artillerie n°8 comme 2° canonnier.

En janvier 1940, je suis envoyé à l’Ecole d’Application d’Artillerie de Fontainebleau comme élève-officier, brigade motorisée, Quartier des Héronnières. C’est là que la débâcle ne surprend, en juin 1940, et nous faisons retraite en bon ordre jusqu’en Haute-Vienne. On offre, alors, à tous ces jeunes du Contingent, le choix entre les chantiers de jeunesse et le camp de la Valbonne près de Lyon pour terminer nos classes. Je choisis ce dernier qui me rapproche de ma famille, à Besançon.

À Lyon, après avoir observé de visu que des gradés font marcher des jeunes recrues « au pas de l’oie » pour leur apprendre la discipline, celle grâce à laquelle les Allemands, paraît-il, ont gagné la guerre, je déserte. La Révolution Nationale était en marche… je franchis la ligne de démarcation, fraîchement installée, pont de Parcey, et rentre à Besançon où je suis démobilisé par les gendarmes de Baume-les-Dames, le 30 août 1940.

 

Pont de Parcey

 

Besançon, août 1940

En ce mois d’août 1940, Besançon vivait ses premiers moments de cohabitation avec l’armée allemande, et cela se passait plutôt bien, en ce sens ce que, selon l’expression consacrée, « ces messieurs » sont corrects.

A la Malate sur les bords du Doubs, où se retrouve la jeunesse bourgeoise de la ville, une certaine intimité est visible avec les militaires allemands, d’autant que le sport rapproche, c’est connu, et que tout le monde est en maillot de bain. Les cafés, les bons restaurants, les lieux de plaisir sont bondés comme avant ; seule la couleur des uniformes a changé. ?

 

Soldats allemands en balade sur le pont Battant

Fous seraient ceux qui songeraient, fût-ce un instant, à aller à contre-courant, l’essentiel est pour ceux qui vivaient bien, de continuer à bien vivre, en essayant de se concilier les bonnes grâces des autorités d’Occupation, voire en jouant subtilement de celles-ci contre des autorités françaises diminuées. Grosso modo, il n’y a plus de loi, et ça ne manque pas de charme. Le décor est planté.

 

Comment entrer en Résistance ?

Tel Astérix et ses amis gaulois, voici qu’un petit groupe de copains, pour la plupart, anciens de l’Institut Saint Jean ou du lycée Victor Hugo de Besançon, se retrouvent avec le même sentiment de refus : refus de l’humiliation, refus de la soumission, refus de cet ordre nouveau, même présenté sous les couleurs du Tendre. ? L’empressement d’une partie des Bisontins-et des Bisontines- à se jeter au cou de l’Occupant fait serrer les poings. Le premier réflexe n’est pas de s’en prendre aux militaires allemands, mais à ceux qu’on désigne précisément sous le nom de « collaborateurs » avec l’idée de les intimider et de les punir.

Le Casino cinéma

La gérante du cinéma Le Casino dans le parc du même nom, Madame Line Fallet, la nièce du général Louis Baril, chef du 2° bureau de l’EMA de 1940 à 1942, victime d’un accident d’avion à Beyrouth où le général Mast sera gravement blessé, et que nous sommes plusieurs à connaître parce que son mari Roger Fallet, prisonnier de guerre accueillait, avant-guerre à son domicile de la rue Just Becquet aux Chaprais, un petit groupe d’enragés de la belote, nous prête un petit bureau dans les coulisses du cinéma, où la douzaine de conjurés se réunit pour la première fois en ce mois d’août 1940, pour décider de passer à l’action. Sans en avoir bien conscience les uns et les autres, le réseau Casino était né.

Des participants à cette première réunion, il me reste en mémoire, les noms de Jean Lhérissont (décédé), figure bisontine bien connue, avec une solide réputation de casse-cou, d’André Léveillé, sage commerçant de la rue des Granges – tous deux les fidèles de la belote chez Roger Fallet –, de Marcel Perrot (décédé) qu’on surnomma « le bœuf » car c’était une force de la nature et qu’il voulait en découdre tout de suite ; et de perdus de vue : un employé de préfecture, surnommé « Atatürk », allez savoir pourquoi, et le dernier qui finira mal, puisqu’il entre au service de la Gestapo, séduit par l’idéologie nazie, mais qui eut cependant le bon goût de ne pas dénoncer ses camarades. Je tairai son nom. Je suis désigné comme le responsable et l’animateur du groupe parce que j’ai pris l’initiative de la réunion et que je suis, comme mon ami Jean Lhérissont, disponible à temps complet.

 

 

Une partie des conjurés – résistants, dont Marcel Perrot, penche pour des actions immédiates de représailles contre les collaborateurs, d’autres, dont Jean Lhérissont, André Léveillé et moi, pour identifier les troupes allemandes, surveiller et noter leurs faits et gestes, en vue de transmettre ces renseignements à ceux qui continuent la lutte : c’est-à-dire aux Anglais. Le problème est d’entrer en relations avec eux, mais on se dit qu’il y avait pour cela des consulats britanniques en France occupée comme en Suisse. On décida qu’on ferait les deux actions, en se spécialisant au besoin.

Le soldatenkino Casino

Le cinéma était quelque temps après réquisitionné et devenait le « Soldatenkino », tandis que le restaurant contigu se transformait en « Offiziersheim » de même que le Grand Hôtel des Bains. Le beau parc du « Casino » fermé dans sa ceinture de murettes, de grilles, de bâtiments hôteliers, de restauration et de plaisir, devenait en quelque sorte territoire allemand.

 

Le Grand Hôtel des Bains et son parc fermé.

Je deviens « Direktor vom Soldatenkino Casino », muni de tous les Ausweis nécessaires pour circuler, notamment franchir la ligne de démarcation pour aller nous ravitailler, à Lyon, en confiseries destinées aux plaisirs gourmands du soldat allemand. Je loue mes services à la Kreiskommandantur comme chauffeur avec voiture, pour le déplacement de ces messieurs.

 

Petit Comtois du 7 juillet 1941

Résumons-nous

1. A l’origine du Réseau « Casino », une poignée de jeunes gens qui refusent la défaite, rassemblés par un ancien élève-aspirant de l’Ecole d’Artillerie de Fontainebleau, déserteur de l’Armée de Vichy ;

2. Les premières actions sont faites d’intimidation de collaborateurs notoires et de récolte de renseignements sur l’ennemi, identification des allées et venues ;

3. Le cinéma du Casino de Besançon, réquisitionné, va constituer le pivot d’un réseau de renseignements limités, pour l’instant, à un petit groupe de copains qui font de l’espionnage en amateur.

Cela durera jusqu’à la fin de 1940, mais on se lasse de recueillir des renseignements qu’en dépit de nos recherches on n’arrive pas à transmettre à qui de droit. Nous décidons alors, Jean Lhérissont et moi, de nous rendre à Marseille pour trouver un bateau qui nous conduire en Afrique du Nord et de là pour gagner l’Angleterre afin d’établir la liaison.

Après le passage de la ligne de démarcation qui se situe à mi-chemin entre Arbois et Poligny (Jura), pour moi, en voiture, pour Jean, à travers champs et de nuit avec un copain vigneron, passeur improvisé, Gaston Crinquand (décédé), nous faisons étape chez un garagiste de Poligny, Charles Villet, qui, mis au courant de nos projets, tentera de nous en dissuader en disant de façon mystérieuse : « Les gars, il y a mieux à faire ici ». Et, devant nos hésitations, il ajoute : « Allez à Marseille et si vous échouez, revenez me voir, je vous mettrai en relation avec quelqu’un. ».

À noter que la famille Crinquand jouera un grand rôle dans le passage des documents du réseau, mais aussi de prisonniers évadés, d’aviateurs alliés, de Juifs et d’autres personnes menacées. Il en est de même de Robert Cretenet qui tient un café Arbois et mourra en déportation.

 

Un homme nommé Kaiser

De fait, l’aventure marseillaise épuisée, nous revenons voir Charles Villet, qui nous aiguillera sur le commissaire spécial Castaing (qui deviendra préfet à la libération – décédé) que nous rencontrons dans son petit bureau en gare de Lons-le-Saunier. Puis, dans un autre petit bureau encore plus discret, dans une annexe de la gare, je rencontrerai plus tard – on exige que je sois seul –, celui qui va devenir « le patron » ; il se présente sous le nom de Louis Kaiser, en fait il est le capitaine Louis Kleinmann, originaire de Brumath près de Strasbourg, l’un des membres de cette équipe glorieuse d’Alsaciens, officier de Renseignement du 2° Bureau de l’Etat-Major de l’Armée, pour lesquels, déjà avant-guerre, l’armée allemande n’avait pas de secret, qui avait tout prévu, y compris le Blitzkrieg des divisions blindées, mais dont les avertissements répétés ne furent pas entendus en hauts lieux.

Avec Kaiser, l’aventure bisontine prend une nouvelle tournure. Il ne veut pas entendre parler de réseau organisé, dont chacun des membres recrute ses propres copains au petit bonheur la chance. Il veut un nombre réduit de gars ne se connaissant pas, délaissant toute autre activité que celle d’identification des troupes d’occupation et de leurs mouvements. Il nous conseille d’entrer en relation avec les autorités allemandes quelles qu’elles soient, pour gagner la confiance de l’ennemi, avec comme objectif suprême : la recherche de documents authentiques.

La recherche du document

Ce fut toute une éducation et la patience de Kaiser à mon égard fut infinie pour me permettre d’acquérir les bons réflexes et d’aller à l’essentiel. Certes, il y eut encore du folklore, tel René Fernand, d’Emagny, qu’on appelait « le Tordu », le jeune apprenti de la confiserie Reposeur (ancienne maison Bouteloup), Grande rue à Besançon qui, issé sur la pointe des pieds pour tenter de lire le numéro de régiment inscrit sur les pattes d’épaule d’un grand gaillard blond, me crie d’un trottoir à l’autre : « Vise, Jean-Marie, le « bat » ! ».

Mais, la recherche méthodique, obstinée, des moyens de pénétrer au sein même du commandement ennemi et d’en tirer le maximum de renseignements, va peu à peu porter ses fruits.

En ce printemps 1941, on n’en est pas là, mais le rendement s’intensifie en qualité et en quantité ;
– il y a les papiers qu’on trouve dans les casernes, après le départ du régiment et avant l’arrivée du suivant ;
– il y a les mouvements de troupes par voies ferrées : un cheminot de la gare Viotte et le chef de gare de la Mouillère, M. Mercier (décédé), me fournissent très régulièrement le « programme hebdomadaire de circulation » où se trouvent consignés tous les mouvements de trains, civils et militaires ;
– il y a les manteaux et même les vestes des soldats et officiers que l’on pend au vestiaire du cinéma et qu’on fouille durant la représentation ;
– il y a tout simplement les panneaux en langue allemande qui signale les multiples services de l’Occupant : dur – dur de les recopier quand on n’a pas pris l’allemand au collège !

 

Pont Battant sous contrôle des Allemands

La Cité Universitaire

 

 

Puis, il y a le gros coup, servi par une chance inouïe, le hasard et l’obstination : la Cité Universitaire, sur le quai le long du Doubs, abrite les Etats-Majors des Divisions ou des Corps d’Armée qui se succédèrent à Besançon. Nous repérons les lieux au début de l’été 1941, un copain de lycée, l’inspecteur de police Fernand Mathieux (qui a terminé sa carrière comme inspecteur général de la police nationale) et moi, essayons d’imaginer le moyen de pénétrer dans la forteresse. Profitant d’une absence momentanée de l’Occupant, nous entrons par effraction en brisant un carreau. Le lendemain, mû par une inspiration providentielle, l’inspecteur Mathieux se présente au concierge français demeuré sur les lieux et réquisitionné avec le bâtiment, pour, prétextant une enquête sur cette effraction, entrer en contact avec lui, et voyant qu’il a affaire à un brave ancien combattant, mutilée de la guerre 1914-18, le décider à travailler « pour la France et le Maréchal ».

Des documents A/1

Alors, commencera une étonnante comédie qui comptera dans l’histoire de l’espionnage français : Paul Bouveresse (décédé à son retour de déportation), le concierge, conscient de la hauteur de sa mission, investi de la confiance du Maréchal, va mettre un point d’honneur à sortir le maximum de documents : nous ne parlons pas ici des poubelles, qui feraient pourtant le bonheur de bien des agents secrets, mais des documents secrets (geheim), très secrets (sehr geheim), en particulier les télégrammes (décodés) échangés avec les autres unités et l’Etat-Major général (OKH). Leur incinération chaque soir fait l’objet du même cérémonial : ils sont précipités par le concierge dans l’énorme chaudière qui assure le chauffage de tout le bâtiment, en présence de l’officier commandant l’unité et de plusieurs sous-officiers. Après quelques minutes, ces messieurs rassurés remontent dans leur bureau, et Paul Bouveresse ressort les papiers calcinés superficiellement, intacts à l’intérieur comme une pomme de terre sous la cendre, et d’autant moins entamés qu’ils ont été enfournés sous forme de paquets de 20 à 30 cm d’épaisseur en moyenne.

 

Besançon – Arbois, le parcours maudit

Les paquets sortis du feu, il reste à les évacuer de la Cité Universitaire fortement gardée. Comme l’a expliqué, par ailleurs, Fernand Mathieux, le concierge les sortira, soit dans des sacs d’herbe pour ses lapins, soit sous les fesses du petit dernier qu’il va promener dans son landau, sous l’œil amusé des sentinelles. Dans un coin isolé, Fernand Mathieux en prend possession et les apporte à mon domicile. Et c’est alors, chaque fois, presque chaque semaine, l’angoisse de l’acheminement en zone libre. Quand on sait que la sécurité est partout, qu’il y a des contrôles et des rafles en ville, aux sorties de la ville, des contrôles de feldgendarmes sur la route, imagine-t-on les ruses qu’il faut déployer, la chance qu’il faut avoir de son côté, pour réussir le parcours maudit de Besançon-Arbois, chemin qu’empruntent obligatoirement les prisonniers évadés, les Juifs et toutes les personnes traquées qui fuient l’Allemagne, l’Alsace et l’Est de la France pour passer la ligne de démarcation ?

La ligne de démarcation

 

 

Ça, c’est le travail de Jean Lhérissont et on ne saluera jamais assez le courage tranquille de ce garçon qui joue sa tête à chaque fois, doué d’un instinct sûr pour déjouer les pièges changeants de l’ennemi, et parvenir par les vignes jusqu’à la ferme isolée et repérée de la famille Crinquand. « Quand j’arrive, j’ai plus un poil de sec » dira Jean dans son langage imagé. Quand Jean ne peut pas, c’est « le Tordu » qui s’en charge, en vélo ! Ou alors je fais le voyage en voiture, muni de mes Ausweis, les paquets bourrés sous les sièges, avec des itinéraires zigzagants

Le dernier parcours s’effectue de nuit, par Gaston Crinquand, aidé parfois par son jeune frère René, et là ce sont les patrouilles dotées de redoutables bergers allemands à éviter, – ce qui demande une connaissance très poussée des heures et changements de patrouilles. Il faut se méfier aussi des agents de l’ennemi chargés de surveiller les suspects, et à Arbois tout le monde est suspect. Il faut compter avec la rivière « le Glanon » à traverser, par tous les temps, les menées dans la neige l’hiver qui vous dénoncent aux patrouilles, le brouillard dans lequel s’égarent les gens du pays eux-mêmes. De l’autre côté du Glanon, qui fait frontière, entre la zone interdite et la zone libre, il y a la ferme de Lina Beltramelli qui sert de relais, et Lina qui connaît toutes les habitudes des patrouilles, le long de la ligne de démarcation.
Le précieux paquet arrive, enfin, à Poligny, au garage Villet, entre les mains de Charles Villet qui prend son gazogène et fonce remettre son précieux chargement entre les mains du « patron », à Lons-le-Saunier.

 

La rafle de la place Bellecour à Lyon

 

Place Bellecour à Lyon

Tout ce travail a duré près de deux ans, jusqu’à mon arrestation par la Gestapo de Besançon et le S.D. (Sicherheitsdienst) de Dijon réunis. À la suite du « coup de filet de la place Bellecour » à Lyon, où presque tous les officiers du S.R. clandestin de l’EMA/2 ont été arrêtés, en mars ou avril 1943, les Allemands ont remonté la filière jusqu’à mon frère Pierre Bressand, boulanger à Montluel dans l’Ain, qui sert de boîte aux lettres à Casino depuis l’entrée des troupes allemandes en zone libre, et le départ consécutif du capitaine Kleinmann en Afrique du Nord.

Dans une grande cave voûtée et aménagée, les précieux paquets sortis de la Cité Universitaire reposent là, dépouillés, archivés, (avec la mention : Casino – Besançon !).

Du magasin de Pierre Bressand (qui purge une peine de prison au fort Montluc à Lyon pour livraison de farine aux maquis de l’Ain) à son frère Jean-Marie Bressand, Directeur du Casino de Besançon, la relation est vite faite, et je suis cueilli le 12 juin 1943, vers trois heures du matin, avec un grand déploiement de feldgendarmes cernant l’immeuble et tout le pâté de maisons de l’appartement de la rue Just Becquet où Mme Fallet m’a provisoirement hébergé en attendant mon départ pour la Suisse, programmée pour le lendemain…

L’aventure de la « Source Casino » s’arrête là.

 

La vie d’un réseau

Mais revenons en arrière, au printemps 1941, quand, pris en mains par le capitaine Kleinmann, alias Kaiser, je procède à une réorganisation de la petite troupe de copains, autour de cette source unique : La Cité Universitaire.

La collaboration – Un tract signé « Le Vengeur »

Kaiser impose une discipline de fer : mise à part la liaison avec les cheminots pour les mouvements de train, cesser toute autre activité parallèle, agir avec le strict minimum de personnes indispensables à l’exploitation de la source miraculeuse, s’assurer de solides « ouvertures » en gagnant les bonnes grâces de l’Occupant. J’avais, alors, adhérer au RNP (Rassemblement National Populaire) de Marcel Déat, plus tard je m’inscris au groupe « Collaboration » (C’est là le plus gros sacrifice que je consentirai pour la cause ; c’est dur une main tendue et refusée par cet ancien camarade de lycée rencontré dans la rue. Mes ennemis s’en serviront pendant un demi-siècle pour me desservir, en me taxant allègrement d’agent double). La petite bande de malfrats du RNP, présidée par un honorable dentiste de la ville, ayant imaginé de « prendre le pouvoir » avec l’appui des Allemands, je ne peux m’empêcher, malgré les ordres stricts, de dénoncer la minable machination dans un tract signé « Le Vengeur ». Ce tract tiré par Atatürk sur la ronéo de la Préfecture du Doubs à Besançon, fut diffusé largement dans les boîtes aux lettres des différents quartiers de Besançon. L’historien François Marcot site un rapport du Préfet du Doubs du 2 mai 1941, faisant état d’un tirage de 1000 exemplaires.

Lorsque M. Marcot m’a rapporté mon tract, 50 ans après, j’ai eu quelque peine à le reconnaître, car à ce texte remis Atatürk, ce dernier a ajouté in fines deux ou trois lignes d’un appel au meurtre qui était totalement étranger à l’esprit de notre petit groupe, et du fond de ma mémoire surgira ma violente colère lorsqu’Atatürk (« je croyais bien faire ») me remettra les 1000 exemplaires dénaturés.

Un pavé dans la vitrine

Un mois auparavant (3 avril 1941, selon l’ouvrage « Les Voix de la Résistance »), Lhérissont et moi-même, par une nuit sans lune, montés sur des vélos sans éclairage, nous irons lancer un pavé, Grande rue, dans la vitrine de la librairie Alexandre (quel bruit fait un pavé dans une vitrine qui expose dans le silence de minuit !) Qui expose « Mein Kampf » avec le portrait d’Adolf Hitler. Le lendemain, le pavé fut exposé dans la vitrine brisée avec un écriteau sur lequel une main prémonitoire a écrit : PAVE ENVOYE PAR MOSCOU !

 

 

René Fernand enverra un autre pavé, toujours à minuit, Grande rue, mais en face de la librairie Alexandre, dans la vitrine d’une officine de « collabos » qui abritent les activités du RNP et de la LVF (Légion des Volontaires Français contre le bolchevisme).

 

Le siège de la LVF à Besançon, 13 Grande Rue, a subi plusieurs attentats

 

Avis paru dans Le Petit Comtois du 14 juillet 1941

L’amiral Canaris à Besançon

 

Amiral Canaris (1887-1945)

Je n’ai pas la mémoire exacte de la date à laquelle le chef de l’Abwehr, le célèbre amiral Canaris viendra à Besançon faire une conférence aux officiers supérieurs de la région de l’Est de la France, sur les armes nouvelles. Ce doit être en mai juin 1942. La salle du cinéma du Casino était bondée (450 places environ). Les employés du cinéma et moi aimons et moi avions préparé la salle pour cette réunion, et on nous avait prié ensuite de quitter les lieux. Sachant dès la veille que se tiendrait une importante conférence, ayant repéré l’hôtel où l’amiral était descendu (avenue Carnot, jouxtant l’église du Sacré-Cœur), j’avais averti un collègue alsacien de l’inspecteur Mathieux, l’inspecteur Marcel Picot, parle allemand, que j’aurais besoin de ses services.

Grande fut ma déception quand M. Picot m’annonça son indisponibilité pour raison de service. Je dus me rabattre sur l’opérateur yougoslave de cinéma, Oscar Gasparovic, qui me dit comprendre un peu l’allemand, mais pas chaud pour la mission que je lui ai proposé ex abrupto. Toujours est-il que l’après-midi de la conférence, nous étions Oscar et moi blottis dans le trou du souffleur, à quelques centimètres des bottes de l’amiral Canaris qui parle trois heures. Oscar me chuchotait d’une voix à peine audible quelques bribes des paroles du conférencier dont je retiendrai en substance : – des informations sur le procédé Schnorckel qui permettait aux sous-marins de naviguer plus longtemps en plongée, sur lequel l’Amirauté britannique manquait de précision ; – des peintures rendant les mêmes sous-marins moins visibles des avions ; -des bases secrètes pour le ravitaillement des sous-marins en Amérique latine. Au bout d’une demi-heure, la tension nerveuse fut telle qu’Oscar dut s’interrompre à mon grand désespoir. Le peu que j’en rapportai à Kaiser fut très apprécié, avivant mes regrets…

Une serviette bien garnie

Toujours en ce mois de mai 1942, une Mercedes grand luxe, longue et décapotée, s’arrête dans le parc du Casino, à l’aplomb du cinéma « Casino ». Sur les coussins arrière, une splendide serviette tellement bourrée que les dossiers débordaient. Un officier supérieur aux galons dorés sur pattes d’épaule rouge (j’apprendrai plus tard qu’il s’agit d’un inspecteur général de l’intendance et trésorier payeur général) en était descendu pour s’engouffrer dans « l’Offiziersheim » contigu au cinéma. Le chauffeur faisait les cent pas, s’éloignant la voiture et y revenant, avec une régularité de métronome.

 

Mercédès 770 en service durant la guerre

C’est à un jeune ouvreur du cinéma, de petite taille, Fernand Percier, que je confiai la périlleuse mission d’aller quérir cette serviette entre deux allées et venues, – ce qu’il exécuta avec un sang-froid remarquable, tandis que je faisais le guet.

Il se révéla que cette serviette permit l’identification d’une grande partie des unités du Front Ouest, en hommes, armement et matériel, état des réserves, etc.… de la Hollande jusqu’en Méditerranée. Il y avait également un rapport « très secret » (streng geheim) émanant du Grand Quartier Général du Führer qui commençait ainsi « Les pertes en vies humaines sur les différents théâtres des opérations sont si importantes, « sa Gross » … Suivaient des considérations dépouillées d’optimisme sur les mesures à prendre désormais pour pratiquer une politique rigoureuse d’austérité. Je n’avais jamais vu le « patron » dans un tel état de surexcitation, que lorsqu’il commenta ce document. Sa conclusion fut brève : « ils sont foutus » . Ce « coup » fut apprécié jusqu’à un niveau important des Etats-Majors Alliés.

 

Le Maquis des Planches-en –Montagne

 

Planches en Montagne. Rochers de la Châtelaine. Archives départementales du Jura

Quelque stupéfiante que puisse paraître la chose, le capitaine X, successeur de Kaiser, contrairement aux instructions formelles de ce dernier, nous demanda aux environs de Pâques 1943, de monter un maquis dans la région, en prévision, disait-il, d’un débarquement possible, sinon imminent.

Il fallut déjà procéder à un ramassage d’armes. Imagine-t-on les risques insensés pris à ce ramassage à l’époque où se situent les faits, où l’étau se resserre de plus en plus sur tout ce qui résiste, où la Gestapo multiplie les coups de filets ? Quoi qu’il en soit, on procéda, dans les communes environnantes de Besançon, à ce ramassage d’armes provenant de la guerre 1939-40, et nous traversons Besançon, en plein jour, très exactement à la veille de Pâques, avec des armes hétéroclites plein la camionnette, pour qu’elles soient nettoyées et stockées au garage Daclin pourtant occupé par les Allemands ! Puis de là, elles sont acheminées aux Planches-en-Montagne, dans un coin perdu du Jura où nous déchargeons quelques hommes et le matériel qui vont constituer l’un des premiers maquis, sinon le premier, de la région. M. Guy, l’hôtelier complice des Planches-en-Montagne, me téléphona affolé quelques jours après, pour me dire que mes gars, décontractés, s’exercent au tir à la mitrailleuse, que « cela fait un boucan de tous les diables », qu’ils réclament des matelas, trouvant le foin de la bergerie inconfortable ! Je mis fin rapidement à ces extravagances, car on risquait un massacre, sans compter les représailles sur les villages des alentours à commencer par les Planches-en-Montagne.

Ont participé au ramassage et aux transports d’armes : outre les Daclin, père et fils, et moi, Jean Lhérissont, Fernand Mathieux et Maurice Père, fils du commissaire central de police de Besançon, qui, à plusieurs reprises, sortit des documents de la Cité Universitaire, dans son pantalon « golf ». Abel Etignard, métayer de la ferme du Peu, à Laviron (Doubs) était le « receleur » des armes.

La suite tient de l’anecdote par rapport à cette tranche de l’histoire du S.R. Clandestin du 2° Bureau que fut l’action de Casino de 1940 à 1943.

Schématiquement :

 

Les prisons de Besançon et de Dijon – Interrogatoires

 

Prison de la Butte à Besançon

– mes premiers interrogatoires conduits exclusivement par le S.D. (Sicherheitsdienst) de Dijon dont une équipe s’était déplacée à Besançon, dureront du 12 au 19 juin 1943, à l’hôtel de Lorraine, siège de la Gestapo. Dans ma cellule, je communiquai par le tuyau de chauffage central (les mains en porte-voix, appuyées sur le tuyau, et ensuite l’oreille collée au tuyau) avec une équipe de jeunes franc-comtois dont j’essaie de remonter le moral ; l’angoisse de ces pauvres gosses était poignante. J’apprendrai plus tard qu’ils seront fusillés à la Citadelle, en septembre 1943 sauf erreur ;

– le 19 juin, je suis transféré à la prison de Dijon où mes interrogatoires reprennent de plus en plus musclés. Ils dureront jusqu’au 3 juillet. Je fais connaissance avec mon voisin de cellule, les mains toujours en porte-voix dans une partie faible du mur. Il se révèle être le colonel Georges Pélissier, un des membres du groupe arrêté place Bellecour à Lyon, qui deviendra plus tard, à la Libération, le chef du 2° Bureau de l’Etat-Major de l’Armée, à Paris, avec le grade de général ;

– au bout de 19 jours d’interrogatoires, alors que mon dossier allait être clos, ceux qui m’interrogeaient doutant que je puisse être « Casino » (vu la masse et la qualité des documents retrouvés, il s’attendait à une trahison à haut niveau militaire allemand), je fus soumis à une séance de nerf de bœuf qui m’a laissé, avec des fractures multiples de la nuque jusqu’au bas des reins, des traces indélébiles. Mais les interrogateurs étaient fous furieux, tout ce temps perdu ! On me mit sous le nez les déclarations du capitaine X ; le peu que j’avais appris d’allemand sur le terrain, me permit de voir dès les premières lignes que mon identité était dévoilée.
J’ai reconnu qu’en effet j’étais « Casino ». Mes interrogatoires, retrouvés à Berlin par la Sécurité Militaire, ont servi, des années durant, de travaux pratiques à l’Ecole de Guerre à Paris. Il est évident que d’autres interrogatoires ont été également retrouvés. D’après le général Pélissier (Souvenirs d’un Résistant, Mes Evasions, préface du général Pélissier, Histoire pour Tous, décembre 1969), classé NN (Nacht und Nebel), je devais être pendu en arrivant en Allemagne.

L’évasion

– A Compiègne, Gilbert Lagarde et moi serons logés, contrairement aux habitudes de ségrégation, au bâtiment A 4, celui des Politiques, entendez des Communistes. Il me fallut la complicité de ces derniers, de Dominique Ghelfi de Villejuif, chef de chambrée désigné par ses camarades, pour pouvoir m’évader le 27 août 1943 à 10h30 du matin. J’avais fait mes adieux la veille à Michel Clémenceau, fils de Georges, qui me pris pour un simple d’esprit, et un groupe de jeunes Saint-Cyriens qui me donnèrent les adresses de leurs parents, à Paris.

 

Camp de prisonniers de Compiègne

Le S.R. suisse, quand je serai réfugié en ce pays, a douté longtemps de l’authenticité de cette évasion impossible ;

– à Paris, réfugié chez le commandant d’Astorg, dans un hôtel particulier du quai de Tokyo, je dus mon salut à mon camarade Marcel Picot, l’inspecteur de police alsacien de Besançon, qui venu aux nouvelles, remarqua que l’hôtel particulier était surveillé par la Gestapo, et me téléphona de prendre le large. Quelques jours après, le commandant d’Astorg était arrêté et déporté. Son fils Bernard, que j’avais connu à Compiègne, avec le groupe de jeunes Saint-Cyriens, assistera à ses derniers instants. Revenu de déportation, il termina sa carrière comme général et gouverneur de Berlin. Madame Marcelle Langlois, tante de Madame Fallet, ancienne secrétaire et amie de Georges Clémenceau m’accueillera ensuite jusqu’à mon départ pour la Suisse.

Passage en Suisse – Le camp des Charmilles, à Genève

– C’est Jean Lhérissont qui m’a accompagné en Suisse et nous avons passé la frontière près d’Annemasse en septembre 1943, grâce à des douaniers français, par « un trou dans le grillage ». Nous fûmes internés une vingtaine de jours au camp des Charmilles à Genève, entouré de miradors, de barbelés et de soldats casqués qui me donnent encore le frisson. La nourriture est spartiate. Il faut dire qu’arrêté à 80 kg, en juin, j’en pesais 37 fin août 43. À la sortie du Camp, avec les honneurs (Alger contacté entre-temps par le S.R. Suisse confirmera que j’étais bien celui que je prétendais être), on se vit réclamer trois francs suisses par homme et par jour !

Un tunnel sous la neige

– Non sans réticence, j’acceptais de faire deux ou trois missions à Besançon fin 1943, début 1944, pour tenter de renouer les fils éparpillés du réseau Casino, mais le cœur n’y est plus et j’ai la peur au ventre. Le franchissement de la frontière franco-suisse s’effectue l’hiver dans un tunnel comme Max Arbez, hôtelier à la Cure (Jura), a creusé dans la neige, sa maison étant à cheval sur la frontière, la chose est facile. C’est le parcours de La Cure à Besançon et retour qui est éprouvant. À chaque instant, il faut un miracle pour éviter d’être arrêté. À la Libération, la 1ère Armée a retrouvé mon signalement avec photo sur tout le pourtour de la frontière suisse, de Genève à Bâle. Mon camarade de collège, Bernard Druhen, le retrouvera personnellement à Morteau à la Libération (Membre du maquis « Doubs-Frontières » qui fit prisonnier le service allemand de la Sécurité des Frontières à Morteau, Bernard Druhen retrouvera un avis de recherche avec photo concernant qui mentionnait de se saisir impérativement de ma personne et de prévenir d’urgence le S.D. de Dijon. La vie se terminait, précise Bernard Druhen, par cet avertissement : « Muss sehr streng verhoftel werden »).

Passage des Pyrénées – Séjour en Espagne

– Alger me réclame, elle me fait donner quelques viatiques et les moyens de prendre des contacts en Espagne. Je n’hésite pas. Rendez-vous est fixé à Toulouse avec Jean Lhérissont. C’est Marcel Picot qui se présenta et nous prenons le train jusqu’à Tarbes où le directeur du Service Central du personnel de la SNCF, M. Barth, père d’un jeune Saint-Cyrien lui-même passé en Espagne par la filière du colonel d’Astorg, m’a fait nommer « aide chauffeur mécanicien ». De là nous allons à pied à Montréjeau, et nous franchissons les Pyrénées enneigées par la vallée de Luchon, seuls, abandonnés en route par le passeur. Marcel Picot m’a sans doute sauvé une seconde fois la vie en traînant, parfois en portant, un compagnon de route harassé, en proie au délire.

Le sous-marin Casablanca – De Barcelone à Alger

– Par Viella et la vallée de Aran, moi ficelé, à moitié mort de froid, sur une mule, nous gagnons Lérida, puis Barcelone, avec l’aide de deux diplomates du Consulat de France, qui ont la liaison avec Alger. Après un mois de repos à Barcelone, en clandestins, nous embarquons le 23 mai 1944 à 02h 05 par une nuit sans lune, au milieu de mille et une péripéties, sur le sous-marin Casablanca dépêché par l’Amirauté pour nous ramener à bon port. Nous arriverons à Alger le 24 mai à midi, accueilli par le commandant Trautmann du S.R. Marine, et le commandant Sionneau qui est en train d’organiser le S.R. « Opérations » de la 1ère Armée qui va débarquer prochainement dans le midi de la France. Nous retrouvons, enfin, Alger, le colonel Kleinmann. J’ai la surprise, et la joie, d’y retrouver aussi Fernand Mathieux, qui s’est également évadé de France, via l’Espagne. Nous déjeunerons tous ensemble à l’Amirauté où nous invite le commandant Bellet, pacha du Casablanca qui a pris la succession du commandant Lherminier.

 

Parachuté dans le Lomont

 

Maquis du Lomont

Après un séjour à l’hôpital Maillot, puis un stage parachutiste au « Club des pins » à Staouéli, nous sommes parachutés le 30 août 1944, Picot et moi, avec une jeune radio télégraphiste, Jeanne Mereau, dans le Doubs, à Anteuil, entre Clerval et Sancey le Grand, à une trentaine de kilomètres du point de chute prévu.

Il faut dire qu’il y a un violent orage et que c’est peut-être aussi providentiel, car il est bien possible que nous soyons attendus : le lieutenant d’aviation chargé de nous embarquer à Alger, s’est révélé être un espion à la solde de l’Allemagne sera fusillé.

De toutes façons, si nous sommes encore là, nous le devons, soit à la providence, soit à un hasard aussi fabuleux que la vie sur la planète Terre.

Conclusion

Toute ma vie je suis resté obsédé par cette aventure qui m’a marqué, tel un animal, au fer rouge, traumatisé par mon passage entre les mains de la Gestapo et du Sicherheitsdienst de Dijon, par les séances de nerfs de bœuf qui vous mettent le dos à vif, mais aussi par la torture morale d’interrogatoires qui n’en finissent pas, par les longs séjours dans les cachots de la prison de Dijon, sorte de culs-de-basse-fosse dans les sous-sols profonds, où l’on ne peut pénétrer qu’à quatre pattes, précipité dans une boue glacée où on est obligé de faire le pied de grue, alternativement, sous peine d’avoir des muscles des jambes tordus par des douleurs insupportables. Il s’agit là, semble-t-il, des cachots de Charles le Téméraire, moyenâgeux en tout cas. Dans cet univers sépulcral, d’une opacité totale, aucun bruit ne pénètre, si ce n’est votre toux qui se répercute longuement en échos sous des voûtes insoupçonnées, les minutes, les secondes, peuvent durer des éternités, et la folie gagne d’être enterrée vivant, oublié.

Tous les actes ultérieurs de ma vie seront dictés par cette idée que je me suis faite, à tort ou à raison, de porter en moi comme un legs sacré, la mémoire des camarades tombés dans la Résistance, et de la perpétuer, avec leur sacrifice et leurs idéaux, par des formes à inventer de coopération internationale et de fraternité sans frontières. Ce sera la création du « Monde Bilingue » le 27 août 1951, 8 ans jour pour jour après mon évasion de Compiègne, pour permettre à tous de se comprendre, la Fédération Mondiale des Villes Jumelées, ensuite, le 27 avril 1957, pour créer un cadre naturel pour les échanges le dialogue. Cela me vaudra des campagnes haineuses de la part des chasseurs de sorcières, surtout quand ces jumelages prendront la dimension Est-Ouest, tel Dijon-Stalingrad, à la fin des années 50, en pleine guerre froide, avant la détente officielle, ou alors la dimension Nord-Sud n’excluant aucun pays, même ceux qui, comme la Libye sont catalogués terroristes.

On se meut avec difficultés dans ces univers compartimentés où la construction européenne des premières années du demi-siècle a des remugles de croisade antibolchevique.

Dans les années 60, ce sera la lutte anti-OAS qui me mobilisera et je risquerai les Assises pour avoir utilisé les enveloppes « Le Questeur » de l’Assemblée Nationale, et envoyé des tracts anti-OAS à tous les députés. La plainte du questeur, personnalité politique de premier plan, m’accusera de « détournement de matériel de l’État » (mai 1962).

Dans les années 80, je créerai la « Société des Amis de la Démocratie au Maroc », suite à l’affaire Diouri cet opposant marocain dont la décision d’expulsion EN URGENCE ABSOLUE a été prise au plus haut niveau de l’État. « Mais pour qui roule-t-il, Bressand ? » se demandent, intrigués, mes ennemis qui n’ont pas désarmé.

Si je répondais : pour la Résistance, on me prendrait pour un fou et alors la boucle serait bouclée.

Besançon, 27 juin 1994
Jean-Marie Bressand

Nota :Le texte de M. Jean-Marie Bressand ne comporte pas d’illustrations. Elles ont été rajoutées par nos soins et proviennent, pour la plupart de Mémoire Vive Besançon et du Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon.