Lip aux Chaprais, rue des Chalets.

Encore aujourd’hui, lorsque vous évoquez l’entreprise LIP, on vous répond en écho : « Lip à Besançon ? Bien sûr à Palente ! ».

Or cette entreprise fondée en 1867 par M. Emmanuel Lipmann installe ses locaux durant 35 ans, 14 Grande Rue (là où se situent aujourd’hui les passages Pasteur). Elle compte alors 15 salariés.

 

 Emmanuel Lipmann, le fondateur (1844-1913)

 

Avis de décès paru dans la Dépêche Républicaine du 22 janvier 1913

 

La Dépêche Républicaine du 23 janvier 1913

E. Lipmann est inhumé au cimetière israélite rue Anne Franck. A remarquer : le cercueil ne pénètre pas dans la synagogue bisontine, car dans la synagogue on ne célèbre que la vie.

 

Dès 1893, l’entreprise porte le nom de Lipmann  Frères, du nom des enfants d’Emmanuel : Ernest et Camille, sans oublier leur sœur Jenny.n Puis en 1902, une usine moderne est construite rue des Chalets avec chauffage central et électricité. Elle emploie bientôt 80 salariés.

 

Lettre au maire en 1903 lui annonçant la création d’une mutuelle pour les salariés. Les statuts de cette mutuelle sont déposés le 12 juin 1903

A noter l’en-tête et l’adresse toujours : 14 Grande Rue.

 

En 1903, l‘usine compte 110 salariés : horlogers, mécaniciens, outilleurs et employés.

 

Le Petit Comtois 1er janvier 1904

 

 Lipmann Frères 1907

 

Dès 1908, la marque Lip adoptée.

 

Lipmann Frères 1912 en-tête de lettre

 

L’usine est agrandie à 17 reprises passant de 1 000 à 10 000 m2 et à plusieurs centaines de salariés.

En 1913, un nouvel atelier est envisagé qui sera construit après la Première Guerre Mondiale. Les effectifs sont de 200 horlogers dont 55 Suisses.

En 1914, Lip commence à fabriquer des pièces d’armement.

 

Lip en 1910. Collection C. Chenu.

 

Nous disposons de deux témoignages concernant l’usine Lip avant et après la seconde guerre mondiale. Tout d’abord celui de Fred Lip qui indique dans son autobiograhie

« L’usine Lip est devenue un dédale d’escaliers et de couloirs accessoirement des ateliers. Cette situation est incompatible avec l’horlogerie moderne qui exige des fabrications mécanisées, contrôlées et montées en chaîne ».

Second témoignage qui va dans le même sens, celui de Roland Vittot, agent technique et délégué syndical

« L’usine était de chaque côté d’une route, à mesure que Lip s’étendait, ils ajoutaient des morceaux, ou bien ils louaient une maison à côté. C’était vraiment archaïque, c’était pas facile : un dédale de couloirs et d’escaliers »

 

L’usine en 1933

 

Voici, de son côté, le plan de l’usine Lip, rue des Chalets que M. Charles Piaget nous a adressé il y a quelques années.

 

Charles Piaget photo B. Faille Mémoire Vive Besançon

 

 Plan de l’usine Lip établi par M. Charles Piaget

 

Une vue aérienne avec l’immeuble du SIDHOR

 

Afin de permettre la communication entre tous les locaux éparpillés des deux côtés de la rue des Chalets, une passerelle avait été construite rue des Chalets.

 

La passerelle au dessus de la rue des Chalets. Photo collection Musée du Temps

 

La passerelle enjambant la rue des Chalets se prolongeait vers le bâtiment « mécanique »

 

La publicité était très importante pour l’entreprise Lip tant en direction des horlogers/bijoutiers qu’en direction du grand public.

 

Publicité 1912

 

En 1930, le directeur de l’Ecole Nationale d’Horlogerie de Besançon visite l’usine Lip et rédige un article laudateur sur Lip.

 

Paru dans la France Horlogère d’avril 1930

 

Voici ce qu’il écrit à propos de Fred Lip qui a déjà rejoint l’entreprise familiale :

 

 

Publicité 1931

 

En 1931 la SA horlogerie Lipmann frères devient LIP SA. Des actions sont proposées aux concessionnaires. Mais les frères Lipmann vont se séparer dans les années 30. Camille s’en va laissant le pouvoir à Ernest.

 

 

En 1933 se tient à Besançon, le premier congrès national  de l’horlogerie. Les congressistes visitent alors les usines

 

France Horlogère 15 juillet 1933

«Les congressistes visitèrent en premier lieu le bureau technique où ils furent reçus par M. Fred Lipmann administrateur, directeur technique qui leur explique en quelques mots de quelle  façon sont élaborés et dessinés les calibres. Leur montra également comment sont établis les prototypes des différentes pièces ou  instruments à l’étude. Après quoi les visiteurs furent introduits dans le laboratoire… ».

 

Lip 1933

 

Communication aux horlogers-bijoutiers sur les prix 1934

 

Lip accorde à ses salariés et premiers congés payés en 1934. Cette même année Fred Lip par pour un voyage d’études aux États-Unis.

En 1935 l’entreprise compte 350 personnes la production de montres est de 3000 à 4000 par mois. Il est également fabriqué de petits moteurs électriques pour divers équipements.

 

 

En 1938 paraît le premier journal d’entreprise.

 

 

Poursuivons la publication des souvenirs de Charles Piaget, souvenirs qui accompagnaient le plan qu’il avait dessiné.

 « Embauché à Lip début août 1946 à 18 ans. Comme mécanicien. J’ai appris alors l’histoire de Fred Lip, contraint de fuir en juin 1940.Il est resté un certain temps à Issoudun puis Valence. Enfin il a dû se réfugier dans le maquis du Vercors. Il rentre à Besançon le 10 septembre 1944, chasse le directeur M. Dietrich nommé par les allemands et reprend sa place à Lip. A l’époque, la rue des Chalets était noire de monde : 800 personnes et même plus y étaient employées.

En 1946, Fred Lip avait mis en place un journal d’usine : « Horizons nouveaux », distribué au personnel, des hauts parleurs dans la grande quantité de locaux disparates et une causerie, le vendredi soir, 5 minutes avant la sortie. Horaires de 46 h, les autres mécanos et autres faisions 50 voire 55h hebdomadaire (nous venions le samedi).

En 1946, c’était encore les restrictions, la faim nous tenaillait vers 11h le matin. Du fait des restrictions d’électricité, il fallait, par moment, décaler les horaires dans les entreprises de la ville pour éviter  les coupures.

Il existait une petite cantine pour le repas  du midi, mais la grande majorité repartait manger chez eux avec leurs propres moyens : à pied, à vélo, pas de voitures.

Il y avait beaucoup de jeunes parmi le personnel. Fred Lip avait fait installer une grande ardoise à l’entrée, où étaient indiqués les résultats sportifs de France et des Etats-Unis. Il y avait encore très peu de postes de radio…. »

 

LIP  pendant la guerre

En 1939 Fred Lip se rend à Londres afin d’étudier avec la RAF les possibilités d’une production à grande échelle d’une montre T 10 extrêmement précise, d’obus de DCA, ou encore de montres de bord T 14.

Devant l’avance des Allemands en France ; Fred Lip veut replier la fabrication des montres de Besançon à Issoudun tandis qu’Ernest père reste à Besançon pour veiller sur son usine de la Mouillère.

Fred organise un départ en convoi automobile d’horlogers volontaires Il va prendre la direction de la SAPROLIP (Société pour l’Application des PROcédés LIP), société créée à Issoudun, avant la guerre, pour répondre aux besoins militaires.

 

 

Installée dans l’ancienne caserne Jaudon, elle produisait dès la première année de fonctionnement 14 000 munitions de 20 mm par jour pour les avions de chasse les chars.

Ci-dessous, un témoignage très important sur cette période, transmis par M. Jean-Marie Robert qui habite la Côte d’Or et dont les parents ont travaillé chez Lip pendant la seconde guerre mondiale

 

Gabriel Robert est entré chez Lip en 1931 avec son diplôme de l’École Nationale d’Horlogerie en poche. Il va y travailler durant toute sa carrière professionnelle.

 

Gabriel Robert est à gauche sur la photo avec la loupe. Photo familiale J.M. Robert DR

 

Son épouse, horlogère, entre également chez Lip en 1931 et ce jusqu’en 1940.

 

Madame Robert en 1936. Photo collection familiale J.M. Robert DR

 

La sœur de Gabriel, Lucienne a travaillé au service du personnel depuis 1931 également et à continuer à travailler rue des Chalets pendant l’exode de Lip vers Issoudun.

Au mois de juin 1940, Claude Robert qui a alors neuf ans témoigne :

«Nous prenons la route à bord du cabriolet Rosengart familial avec le convoi des Lip, ce qui représentait une vingtaine de véhicules. La « Rose » qui en réalité était noire, était attaché avec une corde derrière une autre voiture Lip pour économiser de l’essence difficile à trouver. Nous arrivions toujours les derniers au rendez-vous où devait se trouver pour le ravitaillement.

J’étais derrière, dans le coffre qui se soulevait sur une petite banquette, avec John notre cocker noir.

Aux arrêts, Fred Lip allait chercher un peu de ravitaillement que tout le monde se partageait.

Pendant ce trajet de Besançon vers Issoudun le convoi eut à subir plusieurs bombardements de l’aviation allemande qui nous obligeait à courir nous réfugier sur les bas-côtés de la route en attendant la fin des mitraillages. Combien de temps avons-nous mis pour faire le trajet ? Sans doute plusieurs jours. Je me souviens avoir couché sur de la paille dans des écoles.

À l’arrivée à Issoudun, maman et moi avons couché chez des gens que nous ne connaissions pas mais que Fred Lip avait trouvés pour nous. Les hommes eux couchaient dans des écoles ou des gymnases ».

Mais le convoi poursuit vers le sud avant de revenir à Issoudun dès septembre 1940.

« Dans la cour toutes les voitures des Lip étaient alignées en attendant la distribution des logements que Fred avait trouvés.

 

Fred Lip et la distribution des clés Collection familiale J.M. Robert DR

 

Nous avons partagé un appartement avec une famille qui avait une petite fille âgée de deux ou trois ans. Je suis allé à Issoudun sans doute l’année scolaire complète ».

 

Été 1941, Tous les LIP quittent Issoudun et Saprolip pour Valence. La production de montres continue malgré les conditions difficiles et dès 1941 les techniciens avaient développé le I24, un calibre simplifié qui répond à la pénurie en matériaux et outillage de l’époque. Ce calibre a été nommé I pour Issoudun et 24 pour 24 mm. C’était un calibre à ancre avec 15 rubis. Ce calibre I24 lancé en 1941 à Issoudun sera fabriqué ensuite à Valence (Drôme) dans une ancienne cartoucherie achetée par LIP et sera produit aussi avec la sous-marque SAM.

SAM est une sous marque qui avait été créée en 1929 par la société anonyme d’Horlogerie Lipmann. Le nom SAM provient du second prénom, Samuel de Frédéric Lipmann, dit Fred Lip.

Ce calibre sera encore monté après la guerre dans des boîtiers ronds, rectangulaires ou Tonneau en acier et sa fabrication ne cessera 1947. Ce calibre qui allait rudimentaire était robuste et il donne une idée des problèmes encourus pour trouver des matériaux dans cette période difficile.

Dès la prise de Besançon par les troupes allemandes le 16 juin 1940, l’usine Lip de la Mouillère ont été réquisitionnée et aryanisée. C’est sous la direction du major (commandant) REILE de la Wehrmacht et d’un ouvrier horloger alsacien Laurent DIETRICH ; qui n’est pas parti à Issoudun et qui a été promu « directeur » pour ses compétences linguistiques ; que des montres continuent à être produites pour des marques allemandes telles que Junghans, mais aussi, des instruments de bord destinés à l’aviation militaire allemande.

Ernest Lipmann est resté à Besançon pour surveiller l’usine de la Mouillère mais il est très vite écarté par les forces d’Occupation. Ils restent avec son épouse à Besançon jusqu’en 1943 et tentent de fuir. Ils sont arrêtés à Aix-les-Bains le 5 novembre 1943 et conduits au camp d’internement d’Auschwitz Birkenau. Ils sont séparés. On connaît la date exacte de la mort en déportation d’Elisa Lipmann : le 27 novembre 1943.

En avril 1942, c’est le retour à l’usine de la rue des Chalets pour les Lip de Valence et les Robert s’installent provisoirement en sous-location dans un appartement de la Grande Rue puis dans une maison au Chemin des Ragots.

Fred Lip revient à l’usine LIP de la Mouillère le 10 septembre 1944 pour expulser les occupants de son bureau.

En février 1945, alors que la guerre n’est pas encore terminée et que Fred Lip a repris les commandes dans son usine de la Mouillère, il publie une lettre sous forme de communiqué commercial dans la France horlogère. Il espère que ses parents dont il n’a aucune nouvelle vont bientôt rentrer.

COMMUNIQUES COMMERCIAUX

La S.A. LIP à sa fidèle clientèle

Dès le mois de février 1945, la S.A. LIP a adressé à sa clientèle la circulaire suivante :

Monsieur et Cher Client,

Les années qui viennent de s’écouler ont laissé sur le territoire français des traces douloureuses. Certains ont perdu des êtres chers, d’autres leurs moyens d’existence. Notre usine et ses dirigeants n’ont pas été épargnés. Le manque de régularité dans l’échange des correspondances, le caractère superficiel des lettres inspiré par la crainte de la censure ont permis la création de véritables légendes.

Beaucoup de bruits, vrais ou faux, ont circulé autour de la marque LIP, de nombreux clients et amis nous ont demandé ce qu’il fallait croire. Nous avons donc estimé que nous devions nous expliquer à nos clients ce que les événements nous avaient apporté.

En 1939, l’usine fabriquait non seulement des montres, mais également des appareils de précision en nombre important pour l’industrie et l’armée. Sur les conseils des ministères intéressés, une usine située loin des frontières fut créée à Issoudun (Indre).

A la faveur des lois d’exception édictées en zone occupée, une direction complice de l’occupant fut installée à Besançon. Cette direction centra l’activité de l’usine sur la production d’appareils divers sortant du cadre de l’horlogerie avec, au début, réquisition complète de la production des montres, ce qui explique la disparition totale des montres LIP du marché horloger.

Réduit aux seules possibilités de production d’Issoudun, M. Fred Lippmann décidait de créer une nouvelle usine d’horlogerie. L’absence de certaines machines-outils obligea nos techniciens à fabriquer une montre d’un type spécial de calibre 10 ½, appelée Issoudun 24 (i24).

Cette montre, bien que d’une qualité inférieure à la LIP Besançon, fut une belle réussite LIP, si l’on veut bien tenir compte des conditions exceptionnelles dans lesquelles elle fut réalisée : manque d’outillage, de locaux, de personnel qualifié pour le remontage. La fabrication fut exécutée dans une usine spéciale édifiée à Valence. Les horlogers-bijoutiers de l’ex-zone libre, bien que critiquant quelques fois sa conception, l’appréciaient et ne cessaient d’en demander. Les raisons de la création de ce calibre n’existant plus, la fabrication en sera ralentie ; la fourniture pour la réparation de ce modèle sera livrée à Besançon.

Dès la libération de Besançon, M. Fred Lippmann reprenait possession de la Société dont il assure aujourd’hui la direction générale en attendant le retour de son père, M. Ernest Lippmann, malheureusement déporté en Allemagne. Il veut que l’usine demeure toujours à l’avant-garde de l’industrie horlogère française. Il est entouré d’une équipe jeune, animée de l’esprit LIP d’avant guerre, qui désire l’aider dans ses réalisations.

Dans les mois qui vont venir, nos clients des grandes villes recevront la visite de nos représentants. Ils vous soumettront les modèles de montres-bracelets qui vont sortir. Ils vous parleront de notre effort pour vous livrer des montres encore plus précises que par le passé et de celui que nous entreprenons pour vous offrir des montres en or, en quantité importante. Nous croyons vous rendre service en nous orientant dans ce sens. Vous aurez ainsi des montres à placer en vitrine, ce qui permettra à votre clientèle d’avoir une idée des prix actuels et contribuera à créer un mouvement tendant l’assainissement commercial demandé par tous et dont profiteront les horlogers-bijoutiers durement concurrencés par des individus sans compétence horlogère.

Notre personnel qualifié est actuellement en nombre insuffisant pour terminer à la fois des montres de poche et des montres-bracelets en quantité telle que nous puissions répondre à toutes les demandes. Aussi, pendant quelques mois, nous produirons uniquement des montres-bracelets.

Nous désirons, au début de l’année 1945, liquider toutes les affaires laissées en suspens ou en litige par l’ancienne direction et redresser toutes les erreurs qui auraient pu être faites. Vous avez peut-être des indications ou des desiderata à nous signaler, vous nous rendrez un réel service en nous écrivant de suite. Nous croyons que votre concours nous permettra d’arriver plus rapidement à un résultat positif.

Nous espérons que vous avez repris maintenant votre ancienne activité et que sous peu, vous nous adresserez des nouvelles des vôtres et de vos affaires.

Le Directeur Général

 

Après la guerre, Fred Lip songe déjà à la construction d’une nouvelle usine plus moderne et rationnelle.

 

Fred Lip et ses 7 secrétaires, rue des Chalets avant le départ de l’usine à Palente

 

En 1962, l’essentiel des activités est transférée sur le nouveau site et M. Morel fermera les portes des locaux. Et l’histoire de l’entreprise va désormais se dérouler à Palente.

 

Lip à Palente : on y retrouve des passerelles…Photo collection Musée du Temps

 

Sources : archives municipales, archives départementales, archives musée du temps ; site patrimoine Bourgogne Franche-Comté M. Raphaël Favereaux ; témoignages de Mme Barbier, Colette Zellevegre, Roland Billot, Michel Morel, Charles Piaget, tous anciens salariés de Lip. Témoignage et photos de M. Jean-Marie Robert sur la période de la seconde guerre mondiale.

J.C.G.